
Difficile pour un architecte de construire à Paris sur un terrain coincé entre le magnifique hôtel particulier de Mallet-Stevens, et la non moins célèbre Maison La Roche de Le Corbusier.
Et pourtant Jean Ginsberg, avec Jean Massé, a réussi à construire un immeuble particulièrement réussi qui a fait date dans l’architecture parisienne des années 50.
C’est cet immeuble, ou plutôt, cet ensemble de trois immeubles, que nous vous présentons en reprenant des textes de deux articles publiés en janvier 1951 dans Techniques & Architecture et en février 1953 L’Architecture d’Aujourd’hui et de photographies provenant notamment du numéro 163-164 d’Architecture Française.
Lorsqu’il commence à réfléchir à ce projet, Jean Ginsberg se heurte tout de suite aux contraintes des règlements d’urbanisme parisiens hérités du baron Haussmann : un immeuble comportant un rez-de-chaussée avec 6 étages et des combles, aligné sur la rue, en forme de U avec une cour intérieure. Or Jean Ginsberg ne veut pas construire un immeuble classique : disposant d’une vaste parcelle, il souhaite bâtir une tour de 10 étages en retrait de la rue.
Afin de pouvoir déroger aux règlements d’urbanisme de 1884 et 1902, Jean Ginsberg va faire jouer ses relations, en la personne d’Eugène Claudius-Petit, ministre de l’Urbanisme et de la Reconstruction, fervent défenseur de l’architecture moderne. Jean Ginsberg va ainsi pouvoir ainsi pouvoir positionner l’immeuble au milieu de la parcelle, et le poser sur des pilotis afin que l’on puisse voir le jardin arrière depuis la rue.
La conception que l’on avait jusqu’ici de l’habitation collective est en pleine évolution. Alors qu’il y a une vingtaine d’années, les immeubles destinés à l’habitation urbaine avaient tous un air de parenté, des tendances nouvelles, actuellement, se précisent chaque jour davantage. Laissant loin en arrière les anciennes formules, des essais sont tentés pour créer des habitations qui correspondent mieux au mode de vie de l’homme moderne, en même temps qu’aux adaptations de l’urbanisme naissant qui promet à celui-ci la joie de vivre.
Le morcellement du sol limite les possibilités des architectes. Aussi, dans l’avenir proche, est-ce la manière dont ceux-ci sauront répondre les cas qui se présentent à eux, qui décidera du nouvel aspect de la cité et du bien-être de ses habitants. Les meilleures chances que l’on ait de réussir progressivement l’esthétique de la ville, et en même temps de relever le niveau de l’habitation en améliorant son équipement, sont les initiatives personnelles que prendront les architectes.
Rue du Docteur Blanche, dans le quartier de la Muette, les architectes Jean Massé et Jean Ginsberg viennent d’entreprendre l’édification d’un groupe d’immeubles qui, sans prétendre offrir une solution définitive, constitue néanmoins une des premières applications dans Paris des principes de l’urbanisme contemporain : constructions plantées au milieu d’une zone de verdure, isolées des voisins et du sol, et sans cours intérieures.

Le plan d’ensemble (N.B.: seuls apparaissent sur ce plan du rez-de-chaussée les pilotis du bâtiment principal ndlr) – L’Architecture d’Aujourd’hui, 1953
Aucun bâtiment ne se dresse formant un écran indésirable entre le Bois de Boulogne et le terrain relativement vaste de la Rue du Docteur Blanche, où va être construit le groupe d’immeuble. Composé de deux ailes latérales, volontairement basses, et d’un bloc central en hauteur, l’ensemble affecte la forme d’un ‘’H’’. Le bâtiment haut, monté sur pilotis, laisse le sol libre et ainsi ne coupe pas la perspective des jardins qui s’étend devant et derrière la construction. Le jardin situé devant l’immeuble sera agrémenté d’une pièce d’eau que l’on verra de la rue ; celui qui se trouve en arrière sera aménagé en terrain de jeu pour les enfants.
Le groupe d’immeubles comportera plusieurs types d’appartements. Au nombre de 50, ceux-ci iront du 1 pièce pour célibataire ou jeunes mariés au 5 pièces familial. Les appartements seront en majeure partie situés dans le bâtiment central, à raison de trois par palier pour les étages inférieurs et de 2 pour les étages supérieurs. Le dernier étage aura la jouissance du jardin situé sur le toit.



Le pièces de séjour et leurs loggias, orientées vers le Bois de Boulogne, jouiront d’une vue libre et étendue. Les chambres à coucher, ouvrant en arrière sur les jardins, bénéficieront du soleil levant.
La surveillance des trois immeubles sera assurée par un gardien unique installé dans un pavillon à l’entrée du jardin, sur la rue. On accèdera aux immeubles par ce pavillon, qui abritera le tableau central de commande et de contrôle des installations électriques et un standard téléphonique permettant d’appeler les locataires des trois immeubles. Le courrier y sera également centralisé pour la distribution.
La circulation verticale a été étudiée avec un soin particulier. Le bloc central sera desservi par un groupe de deux ascenseurs à marche rapide et par un ascenseur de service, de grande capacité, pouvant servir au transport du mobilier. Ce bâtiment, en plus de l’escalier principal, comportera un deuxième escalier extérieur de secours, répondant aux prescriptions de sécurité de la Ville.
Trois cages d’escalier avec ascenseurs desserviront les bâtiments formant ailes. Tous les ascenseurs d’un modèle très nouveau seront du type parois lisses, avec cabine métallique laquée et portes palières à fermeture automatique.

En raison de la grande profondeur du terrain, les architectes ont créé un ensemble asymétrique comportant un bâtiment central de 12 étages sur pilotis exempts des gabarits habituels, dont les façades sont exposées: l’une à l’Est, l’autre à l’Ouest et deux ailes de 4 étages adossées aux immeubles mitoyens.
Un vaste jardin s’étend sur tout le terrain et passe sous le bâtiment central. Le sous-sol est aménagé en garages.
Le bâtiment central comporte à chaque étage trois appartements de 2 à 4 pièces jusqu’au 6″, au-dessus, deux appartements seulement de 5 pièces principales. Il est desservi par deux ascenseurs à « paroi lisse » et un ascenseur de service de grande capacité.
Les ailes comportent une gamme variée d’appartements allant du studio au « duplex » avec terrasse formant hôtel particulier.
On pénètre dans le groupe d’immeubles par le pavillon du gardien muni d’une double batterie de portes securit ouvrant automatiquement sous l’action d’une cellule photo-électrique.
Une exposition d’ensemble du Groupe « Espace » y sera organisée au mois de juin prochain. Les trois appartements du 4″ étage du bâtiment central seront équipés et meublés par les membres du Groupe et les jardins serviront de cadre à une exposition de peinture et de sculpture en plein air.
En raison de l’importance du bâtiment principal et de la mauvaise qualité du sous-sol, il a été nécessaire d’asseoir ce bâtiment sur le bon sol (Marne de Meudon) situé à 26 mètres plus bas que le garage, ceci au moyen de 10 puits tubés (système Benoto).
Les ailes ont été fondées sur une bande de sable située entre les couches d’argile à 2 mètres environ sous le niveau des caves.
Le gros œuvre de l’immeuble, dont l’ossature est en béton armé, a été exécuté par l’entreprise Dumont et Besson à un rythme très rapide qui a atteint à un certain moment la cadence de trois étages coulés par mois.
Les planchers sont à nervures préfabriquées. L’avant-corps de loggias du bâtiment central est en voile de béton armé. Les menuiseries métalliques coulissent horizontalement; celles de l’aile gauche des bâtiments exposés en plein Sud sont munies de brise-soleil.
Le traitement des façades est en lithograni lavé avec joints en ébonite de ton gris pour l’avant-corps des loggias sur fond crème. Le grand bassin devant l’immeuble est en mosaïque de couleur.



SOURCES :