France

Pantin : 3 visions remarquables de l’habitat collectif

Aux portes de Paris, la ville de Pantin mérite vraiment le voyage. Cette commune de Seine Saint-Denis rescelle en effet des trésors d’architecture. Fernand Pouillon, Denis Honegger, Émile Aillaud, trois architectes de la Reconstruction et des années 50, nous proposent chacun leur propre vision de l’habitat collectif. Trois visions singulières, très différentes mais remarquables à plus d’un titre. Trois édifices qui ont reçu le label “Patrimoine du XXe siècle”, aujourd’hui “Architecture contemporaine remarquable”.

Le Quartier de l’église de Denis Honegger

Dessins et plan-masse publiés en 1952 dans la revue Techniques & Architecture

Architecte suisse, élève d’Auguste Perret, Denis Honegger se voit confier par Pierre Dalloz en 1951 la construction d’un quartier résidentiel dans le centre de Pantin. Le projet doit s’étendre sur plusieurs terrains, qui ne sont pas tous contigus, et qui sont occupés par des bâtiments vétustes et insalubres voués à la démolition. Un périmètre irrégulier d’une surface totale de 12 hectares, mais qu’il faudra préalablement acquérir.

Outre la création de nombreux logements, l’objectif est de créer un nouveau quartier faisant le contrepoint du quartier nord où se trouvent la Mairie et la Gare. Le programme comprend à l’origine 1.200 logements, un centre commercial, une salle de fête, une église, une station-service et une gare d’autobus. Avec une densité attendue de 350 habitants à l’hectare, il faut donc construire en hauteur et utiliser les dernières techniques de la préfabrication. Il s’agit donc là d’un chantier d’envergure, à la fois pour Pantin et pour le M.R.U. 

Fidèle aux percepts de son maitre, Denis Honegger dispose d’abord quatre tours, au sud quatre immeubles peignes et une barre longeant cette avenue du 8 mai 1945. Puis il construit sur l’avenue de Paris (aujourd’hui avenue Jean-Lolive) qui mène à la Porte de Pantin trois immeubles de neuf étages relié par deux bâtiments plus bas.    

La circulation automobile étant à l’époque déjà intense sur ces premiers kilomètres de la Nationale 3, Denis Honegger voulait la couvrir par une dalle. Finalement, le projet est abandonné. Comme la dalle de Perret au Havre ! 

Deux autres ensembles vont être construits, à plus d’une centaine de mètres, rues Méhul et Candale, puis à côté de l’église.  

Si la grande majorité des logements sont des logements sociaux, l’opération comprend également une petite copropriété de 25 logements.

Les bâtiments de Denis Honegger à Pantin sont construits sur une ossature apparente en béton armé avec des remplissages en béton vibré préfabriqués. Ils utilisent une trame de 3,24 mètres qui rappelle bien évidemment la célèbre trame Perret du Havre. 

Ce projet de rénovation urbaine en cœur de ville sera fortement ralenti par le coût des opérations d’acquisition foncière, pourtant entamées dès 1928, et se verra donc sensiblement amputé. Sur les 2.000 logements prévus au départ, seulement 795 seront construits entre 1950 et 1973. Le quartier de l’église de Pantin demeure néanmoins l’une des réalisations marquantes de Denis Honegger en France.     

Film ”Pantin unité résidentielle 1956 réalisation : Robert Chateau, Pierre Poli”. Film commandé par le M.R.U. pour promouvoir le programme réalisé par Denis Honegger à Pantin.

Fernand Pouillon : la résidence Victor-Hugo, mais pas que…

Maquette

La résidence Victor-Hugo a été construite par Fernand Pouillon et Roland Dubrulle entre 1957 et 1961, sur les terrains d’une ancienne distillerie, dans le centre de Pantin, presqu’en face des quatre immeubles-tour de Denis Honegger.

Comme à Boulogne-Billancourt ou à Montrouge, Fernand Pouillon intervient à la fois comme architecte et promoteur immobilier par l’intermédiaire du Comptoir National du Logement. Les logements ne sont pas des logements sociaux, mais sont destinés à la vente. Néanmoins, les appartements sont de taille modeste : 49 m² pour les deux pièces et 72 m² pour les cinq pièces. 

A l’instar des résidences du Point du jour et Buffalo, la résidence Victor-Hugo est quelque peu refermée sur elle-même. Le classicisme de la composition et l’utilisation de la pierre taillée de Fontvieille en Provence, région dont est originaire Pouillon, créent une atmosphère tout à fait particulière où l’on se sent bien. 

L’entrée principale, sur l’avenue de Paris (aujourd’hui avenue Jean Lolive), est marquée à gauche par une tour rectangulaire de neuf étages, très sobre aux façades absolument planes qui contrastent avec les façades des autres bâtiments.

Perpendiculairement à l’avenue de Paris, un mail planté de tilleuls invite le promeneur à se diriger vers une place carrée, légèrement décaissée, au centre de laquelle est posé un bassin circulaire.  

Une composition tout classique, d’autant que le bâtiment de quatre étages qui borde le mail et se replie pour créer cette place carrée, est orné de pilastres de marbre rose.

Derrière le bassin, un portique permet d’accéder à la rue Victor-Hugo, parallèle à l’avenue Jean Lolive.

Malgré l’irrégularité du terrain, Fernand Pouillon a pu implanter deux autres bâtiments de six étages, à l’est et à l’ouest de l’ensemble principal. 

Derrière l’harmonie apaisante et le classicisme de l’ensemble, on peut distinguer de subtiles différences d’une façade à l’autre. Les pilastres de marbre rose peuvent ainsi être remplacées à d’autres endroits par des mosaïques de grès cérame au fond des loggias. L’enduit peut remplacer au quatrième étage la pierre de taille. Subtilités délibérées de l’architecte soucieux d’éviter une trop grande monotonie ou inventivité du promoteur soucieux de maitriser les coûts ? Au final, peu importe ! 

Si l’on associe facilement Pantin et Fernand Pouillon à la résidence Victor-Hugo, on aurait d’oublier les logements sociaux que Fernand Pouillon a construits de part et d’autre de la rue du Colonel-Fabien, à cheval sur Pantin et Romainville.

L’étroitesse des parcelles et les contraintes financières expliquent sans doute pourquoi Fernand Pouillon n’a pas pu s’y exprimer totalement. Pour preuve notamment, les volets en plastiques que l’on retrouvent sur les deux résidences ! 

La résidence Anatole France, à gauche en montant la rue, se compose de quatre immeubles, deux parallèles à la rue, deux en peigne. Leurs pignons sont visiblement en pierre de Fontvieille, les façades classiques pour l’époque. 

 

  

La résidence Anatole France

Les immeubles de la résidence du Fort sont tous sur la rue du Colonel-Fabien, à droite en montant. Leurs façades reprennent beaucoup des codes habituels du maître. Des verticales plus marquées, une alternance des modénatures, de la pierre de Fontvieille. Les mêmes serrureries qu’à Boulogne-Billancourt et à Meudon-la-Forêt. 

Le site fernandpouillon.com nous apprend que Fernand Pouillon a utilisé un système constructif particulier pour ces deux résidences, « très bon marché, très rapide avec des système de poteaux métalliques cachés dans les cloisons, dont aucun habitant ne s’est plaint.

Finalement, il se pourrait que la peur du monde de l’immobilier devant la pratique des prix de Pouillon ait atteint son comble avec la résidence Anatole France, et n’est pas seulement à cause de Meudon-la-Forêt ou du Point-du-Jour ».

 

  

La Résidence du Fort

La cité des Courtilières d’Émile Aillaud  

Né à Mexico en 1902, fils d’un chercheur d’or malheureux. Diplômé en 1921 de l’ENSSBA de Paris, Émile Aillaud se fait connaître en réalisant avec Etienne Kohlmann le Pavillon de l’Élégance et de la Parure à l’Exposition de 1937. A la Libération et jusqu’en 1950, il est architecte-urbaniste des Houillères de Lorraine, puis architecte de la reconstruction d’Arras, avant de se spécialiser dans la construction de grands programmes de logements en Lorraine et en Ile de France.

Dans les différents ensembles qu’il va construire, où il fait appel à la préfabrication lourde, Émile Aillaud tente selon Joseph Abram « de lutter contre la monotonie  de l’habitat collectif par une combinatoire élémentaire d’éléments de construction et par l’emploi de formes arrondies et de couleurs vives ». Émile Aillaud écrira d’ailleurs à propos des tours de Nanterre qu’ils construira dans les années 70, « si elles sont toutes différentes, c’est pour que l’enfant sache d’en bas qu’il habite ce morceau de nuage ou dans ce bout de branche». Des propos qui s’appliquent tout à fait au Serpentin de la Cité des Courtilières.

Le plan-masse de la cité des Courtillières avec le Serpentin, très reconnaissable

1950 : comme toutes les communes de la proche banlieue parisienne, Pantin connaît un fort développement et la croissance de la population impose de construire beaucoup de logements, mais les terrains disponibles sont rares. D’où la décision de l’État d’utiliser une partie du glacis du fort d’Aubervilliers pour construire 3.000 logements. Le projet de la Cité des Courtilières est dès le début une opération complexe puisqu’elle mobilise à partir de 1954 plusieurs organismes publics de logements sociaux (la SCIC, Société centrale immobilière de la Caisse des dépôts et consignations, l’OCIL, Office central interprofessionnel du logement, la société d’économie mixte du Conseil général de la Seine (future SEMIDEP) et l’Office public d’HLM de la Ville de Pantin.

 

  

Vues au début des années 60 © dpt de la Seine St-Denis

Le Serpentin  est l’œuvre centrale du projet d’Émile Aillaud aux Courtillières. L’architecte se place délibérément en dehors le fonctionnalisme de la Charte d’Athènes et s’inspire clairement des cités-jardins anglaises, notamment de celle de Hampstead au nord de Londres. 

Abritant les 791 logements de la SEMIDEP, le Serpentin est constitué de trois immeubles sinueux de 1 500 mètres de long, reposant légèrement en surplomb par rapport au niveau des caves, et entourant, comme un rempart, un parc de quatre hectares au centre duquel Émile Aillaud va construire une crèche et un centre de protection maternelle et infantile. Ces trois immeubles de cinq étages combinent trois types de modules dont le rayon de courbure est identique. Certains étant convexes et d’autres concaves par rapport au parc. C’est l’assemblage et la combinaison de ces modules qui donnent une forme apparemment aléatoire au Serpentin.

Pour le Serpentin, l’architecte a eu recours à des procédés constructifs traditionnels (sous-sols en béton banché, murs en parpaings, planchers en béton armé, menuiseries en bois) contrairement à ce qu’il a utilisé pour les autres immeubles de cette cité.      

 

  

Lors de la construction de la cité de l’Abreuvoir située dans la commune voisine de Bobigny, Émile Aillaud avait déjà utilisé la polychromie pour rompre avec la monotonie des immeubles de l’architecture moderne. Pour le Serpentin, il fait appel au coloriste Fabio Rieti. Les façades côté rue sont dans les tons bleus, celles donnant sur le parc, dans les tons orangés.

L’originalité de cet édifice vaut tout de suite à Émile Aillaud une reconnaissance internationale dans la presse spécialisée. Mais avec les années, l’architecture de la cité des Courtilières se détériore.        

Heureusement, un ambitieux programme de réhabilitation va être initié par la Ville de Pantin en 2001. Le projet est bloqué en 2006 car il prévoit notamment de détruire une partie de l’édifice. Les travaux s’achèveront finalement en 2015. Une rénovation exemplaire menée à bien par l’agence RVA et qui a permis au Serpentin de retrouver toute sa magie rendant ce patrimoine plus vivant que jamais.

Une rénovation à laquelle nous consacrons un article spécifique que nous vous invitons à lire bien évidement.

Le Serpentin depuis sa récente rénovation

JLV

SOURCES :

  • ‘’Fernand Pouillon, architecte’’, Jacques LUCAN, co-éditions Picard/Pavillon de l’Arsenal, 2003, 199 pages
  • ‘’Les grands mouvements de l’architecture du XXème siècle à Pantin’’, Rémi Rouyer, Service Archives & Patrimoine, Ville de Pantin 
  • ‘’Un siècle de logement social à Pantin’’, Benoît Pouvreau, Service Archives & Patrimoine, Ville de Pantin 
  • Les Courtilières, cité ordinaires, histoire singulière ?’’, Paul Landauer, Benoît Pouveau, revue Espaces et Sociétés, 2007 (n°130), Éditions Érès
  • ‘’Ensemble de logements HLM Cité des Courtilières’’, Evelyne Lohr, Patrimoine de la Seine-Saint-Denis