France

5/6 : Protestations contre le projet de Le Corbusier

Alors que l’on connaît tous le surnom que le quotidien Le Méridional avait donné à la Cité Radieuse : ‘’la cité du Fada’’, on sait moins que l’Unité d’habitation de Le Corbusier a donné suscité des protestions dans la presse. 

En voici pour preuve, celle de la totalité moins un des architectes du Morbihan, publiée en 1947 par la revue Architecture Française, dont on connaît le tropisme plutôt conservateur.

La construction de l’Unité d’habitation de Marseille déclenche de vives polémiques et une abondante campagne de presse.

Plusieurs opposants vont constituer la Société pour l’Esthétique Générale de la France (ancêtre d’une importante association de défense du patrimoine qui a pignon sur rue aujourd’hui) qui va réclamer devant le tribunal correctionnel de Marseille 20 millions de francs de dommages-intérêts à Le Corbusier au motif que ‘’la cité porte atteinte à la conception de l’habitat français et dépare le paysage de la plage du Prado ». Les mêmes vont aller jusqu’au Conseil d’État pour tenter d’obtenir l’interruption des travaux de l’Unité d’habitation de Rézé. Dans les deux affaires, la justice donnera raison à Le Corbusier.

La protestation que nous publions ci-après ne se fonde pas sur des arguments juridiques. Elle cherche à mettre en évidence certaines contradictions de Le Corbusier entre ses écrits théoriques (ils sont nombreux) et sa pratique d’architecte. Chacun jugera.

Protestation des architectes du Morbihan contre le projet Le Corbusier

L’Architecture d’Aujourd’hui, 1947

Protestation de la totalité moins un des architectes du Morbihan, sur les dispositions de l’Unité d’Habitation projetée pour Marseille

Une important publicité annonce la construction prochaine à Marseille de l’unité d’habitation de Le Corbusier, intitulée ‘’La Maison Radieuse’’.

EXPOSE DU PROJET

Une forte densité de peuplement et des espaces verts importants. La ‘’Maison Radieuse’’ mesure 135 m. de longueur, 24 m. 41 de largeur, 56 m. de hauteur.

En tout, 334 logements, ce qui représente une capacité de 7.600 habitants pour un coût théorique de 350 millions. 

Construite sur un terrain de 3 hectares, soit une densité de 500 habitants à l’hectare.

Les sous-sols occupés par des garages, des dépôts et des réserves.

Les appartement appartiennent à 23 types différents variant depuis la chambre d’hôtel jusqu’à l’appartement pour famille nombreuse.

Chaque appartement doit constituer une petite unité bien isolée, indépendante de ses voisines, comme les tiroirs dans une commode. 

Les appartements possèdent tous des loggias.

L’ensemble élevé sur pilotis comprend : des services communs et des appartements.

Les Services Communs :

Au sous-sol : Garages de voiture d’enfants et de bicyclettes. Entrepôts.

A mi-hauteur : un magasin de ravitaillement. Une galerie commerçante, avec poste auxiliaire, tabac, journaux, magasins, petit hôte et restaurant.

Au dernier étage : Pouponnières et jardins d’enfants. Un gymnase. Des terrains de sports et des pistes.

Les Appartements 

L’appartement type, large de 3 m. 66 s’étend sur une longueur de 24 m. 41 d’une façade à l’autre. 

Au niveau inférieur, s’ouvrant sur une galerie de 135 mètres de longueur éclairée aux deux extrémités, se trouve l’entrée, sous l’escalier donnant accès à la salle à manger et à la cuisine qui s’éclaire et s’ouvre sur la salle à manger (celle-ci n’est qu’une partie, de hauteur sous plafond plus faible, de la salle commune). L’ensemble est éclairé par la baie tamisée par des écrans, de la salle commune.

De la salle à manger part un escalier privé qui dessert le niveau supérieur et aboutit à un dégagement central sur lequel ‘ouvre les portes des chambres et du W.C.

La chambre des parents situées au-dessus de la salle à manger, est en balcon sur la salle commune. La salle de bain en dépend. 

Les chambres des enfants sont séparées par une cloison mobile perpendiculaire à la façade ; dans chaque chambre on trouve un lavabo et une douche commune aux deux chambres.

La partie en façade des chambres forme une salle de jeux lorsque la cloison mobile est ouverte et donne sur une loggias.

Le type d’appartement complémentaire comprend au contraire, la cuisine et la salle à manger au niveau supérieur, et la salle commune et les chambres au niveau inférieur.

Dimensions des pièces :

Entrée :                         1.80 x 1.30         – hauteur : 2 m.  

Cuisine :                        2 .58 x 1.60        – hauteur : 2 m.

Salle à manger :          3.05 x 2.80        – hauteur : 2 m. 26 

Salle commune :          3.66 x 3.13         – hauteur : 4 m. 80

Chambre parents :    4.89 x 2.75     – hauteur : 2 m.

W.C. :                            0.90 x 1.05        – hauteur : 2 m.

Bains :                          1.60 x 1.90         – hauteur : 2 m.

Chambres enfants :    6.30 x 1.80         – hauteur : 2 m. 26

CRITIQUES

La lumière naturelle 

La principale préoccupation d’un Architecte, lorsqu’il compose une habitation, c’est d’abord, la recherche de la lumière  il cherche à la répandre dans chacune des pièces, aussi également que possible ; il la dose suivant la fonction de la pièce. Les pièces de travail doivent être en principe mieux éclairées que les pièces de repos.

Des normes établissent la surface de plancher par rapport à la surface des baies. 

Dans l’appartement de la ‘’Maison Radieuse’’, la salle commune proprement dite a une surface de baie supérieure à la surface de plancher. Alors que d’autres pièces ne possèdent aucun éclairage naturel.

La cuisine, la salle de bains, les lavabos, le W.C., la galerie, ne possèdent aucune ventilation, ni éclairage naturel.  

Malgré ce qu’on pourrait croire en voyant la façade de verre, Le Corbusier ne nous propose pas une abondance de lumière.

Rappelons ici quelques propos soutenus par Le Corbusier, théoricien :

« Le soleil, qui commande à toute croissance, devrait pénétrer à l’intérieur de chaque logis pour y répandre ses rayons sans lesquels la vie s’étiole ». « Enseignez à vos enfants que la maison n’est habitable que lorsque la lumière abonde ». « Les joies essentielles : soleil, espace, verdure ».

Dans ‘’l’Unité d’Habitation’’, les principes du théoricien sont abandonnés et nous constatons que l’éclairage des locaux est extrêmement variable, allant de l’éclairage intense à l’obscurité la plus complète.

Éclairage intense : salle commune et salle de jeux des enfants.

Éclairage normal : salle à manger

En second jour, sous plafond très bas : chambre des parents, chambres des enfants

En demi-obscurité : cuisine, lavabos des enfants, entrée d’appartement

Obscurité totale : douche, galerie, salle de bains et W.C.

La vie des usagers 

En 1941, Le Corbusier écrivait : « Plus vous vous rapprochez dans vos réalisations des conditions naturelles de la vie pour l’homme quel qu’il soit et où qu’il se trouve, plus vos réalisations seront justes. Telle est l’idée fondamentale qui doit servir à vous guider. L’homme, dans les villes, succombent actuellement aux excès et aux désordres de ses propres inventions techniques, peut succomber aussi aux effets nocifs d’un confort artificiel ».

Conditions naturelles de vie ! L’homme peut succomber aux effets nocifs d’un confort artificiel ! Vivra-t-elle dans des conditions naturelles, la mère de famille qui sera confinée dans une cuisine ne possédant aucune fenêtre sur l’extérieur ? 

La façade est à 11 m.68 du centre de la cuisine. 

Étant donné le temps que les femmes françaises passent dans leur cuisine, dont elles font en général leur centre d’activité, pourront-elles admettre comme cuisine un réduit, à demi-obscur, de 4 M2, même mécanisé ?

Indépendamment de la question de la lumière, et quel que soit le système de ventilation, l’emplacement de la cuisine n’est pas parfait et l’on peut admettre, à simple examen de la coupe, que les odeurs de la cuisine, qui n’est pas séparée du reste de l’appartement, pourront se répandre abondamment dans l’entrée, la salle à manger, la salle commune, la chambre des parents, l’escalier et le dégagement.

En 1923, Le Corbusier écrivait :

« Si vous le pouvez, mettez la cuisine sur le toit pour éviter les odeurs ».

Le principe de l’appartement à deux niveaux est également critiquable pour une famille nombreuse. La mère de famille passera le quart de son temps à monter et descendre l’escalier intérieur, sans compter le risque perpétuel des chutes des enfants.

La solution à deux niveaux est certes, très élégante, mais s’adresse à des familles ans enfants ou avec domestique.

Il est à noter également qu’il serait impossible d’avoir une intimité si la maitresse de maison avait une simple femme de ménage.

Aucune intimité non plus pour les parents sur leur balcon-chambre à coucher, d’où le moindre bruit sera perceptible de la salle commune, de l‘escalier, de la salle à manger, de la cuisine et de l’entrée.

La distance de la chambre des parents de celle des enfants présente un inconvénient : le WC, la salle de bains et une galerie les séparent ; aucune surveillance de la mère n’est possible

Le couloir de 1 m.80 de largeur et de 6 m. 30 de long ne peut donner le caractère jeune et rieur d’une chambre d’enfants où il sera impossible de lire dans le lit sans le secours d’une lumière artificielle.

L’alcôve-lavabo sur laquelle empiète la douche est eu indiquée à l’entrée de la chambre où l’enfant en marchant dans les éclaboussures souillera la chambre entière et le dégagement central.

Enfin, pour terminer, les proportions de largeur (3 m. 66) de l’ensemble de l’appartement par rapport à la longueur (24 m. 41), à l’exception de la salle commune : 4 m. 80 ne sont pas agréables.

Par ailleurs, on préférerait voir les magasins installés au rez-de-chaussée à la place des pilotis avec des grandes vitrines plutôt que de les voir confinés dans une galerie de 135 m. de long éclairée artificiellement et située au milieu de la hauteur de l’immeuble.  

Des pouponnières, jardins d’enfants, gymnase, terrains de sports, des pistes sont prévus sur la terrasse supérieure ; espérons qu’ils ne seront pas incommodés par toutes les odeurs provenant de la multitude des gaines de ventilations dont le nombre devrait s’élever, en en comptant une pour la cuisine, une pour la salle de bain, et une pour les W.C. à 334 x 3 / 1.0001

Il reste à exposer la conception générale de l’immeuble où tout est conditionné par le bon fonctionnement d’un mécanisme compliqué et délicat alimenté par l’électricité.Les expériences de ces dernières années nous ont prouvé la fragilité et l’erreur de telles conceptions.

CONCLUSIONS

Les Architectes du Morbihan, moins un, rendent hommage à M. Le Corbusier, pour son effort en vue d’essayer de faire évoluer l’architecture moderne française. 

Tenant compte qu’un échec à Marseille par Le Corbusier aurait une répercussion mondiale pur l’Architecture française.

Émettent le vœu que soit revu par les Services directeurs de la Reconstruction en accord avec M. Le Corbusier le projet de l’unité d’habitation, en tenant compte des critiques énumérées précédemment.

Ils souhaitent que les Architectes des autres départements élèvent la même protestation.

Ils adressent une copie de la présente protestation à M. A. Perret, Président du Conseil supérieur de l’Ordre, au Conseil supérieur, aux Conseils régionaux de France.

L’architecte rapporteur :

Les délégués pour l’Ordre des Architectes du Morbihan :

Revue Architecture Française, numéro 73, 1947

SOURCES :

  • L’Architecture d’Aujourd’hui, 1947
  • ‘’Le Corbusier / Cinq Unités d’habitation’’, Vincent Bertaud du Chazaud, Éditions du Moniteur, 2022, 180 pages
  • ”Le Corbusier, 1930-2020, polémiques, mémoires et histoire”, chez Taillandier, 2020
  • ”L’architecture de la Reconstruction”, Gilles Plus, Editions Nicolas Chaudun, 2011, 287 pages