
Voici le récit poignant par Marcel Thomas, du calvaire qu’ont eu à subir les habitants de Corcieux dans les mois qui ont suivis la nuit du 15 au 16 novembre 1944 et pendant la reconstruction de cette bourgade vosgienne incendiée par les troupes nazie battant en retraite.
Ancien résistant et déporté, Marcel Thomas était le président du comité des fêtes qui avait organisé les festivités lors de l’inauguration officielle de la Reconstruction de Corcieux le 22 mai 1955. Ce récit, il l’a prononcé le 22 mai 2015, lors de la cérémonies du 60ème anniversaire de cette inauguration.
Avant de vous parler de cette terrible période de juin 44 à décembre 45, je voudrais remercier M. le Maire de m’avoir donné la parole pour traduire le calvaire des Forfelets durant ces deux années. Calvaire qui a motivé vos bonnes villes d’Auxonne d’abord, de la Neuveville ensuite. Vous êtes plus que tout autre, je le sais, sensibilisé par ces tragiques événements de juin 44, car vos deux oncles, Pierre et Julien, qui faisaient partie de ma trentaine de maquisards sont morts en déportation victimes du froid et de la faim et des mauvais traitements.
Le 6 juin 1944 le maquis de Corcieux-Taintrux chargé de mission spéciale doit être le détonateur de l’embrasement du massif vosgien pour créer un ilot de résistance, retardant le mouvement des renforts allemands se dirigeant sur le front de Normandie où viennent de débarquer les alliés anglo-américains et français. A un contre dix, les maquisards neutralisent la garnison de Taintrux, détruisent le poste de radars des Clairs Sapins, font des prisonniers, mais le détonateur fera long feu car les maquis voisins n’ont pas reçu les parachutages annoncés et n’ont pu remplir leur mission.
Les 70 avions cargo chargés d’armes, de munitions de vivres, de matériel sanitaire etc. sont restés sur leur base en Angleterre – ordre du président Roosevelt qui craint d’armer des maquis communistes susceptibles de prendre le pouvoir alors qu’ Eisenhower arrive avec, dans ses bagages, une administration américaine. Béni soit dit en passant le général De Gaulle qui, débarquant à Bayeux, contrariera ces projets avec son gouvernement provisoire de la république française le CPRF et béni aussi soit le général Eisenhower, un homme de guerre, qui laissera à De Gaulle l’administration des territoires libérés au fur et à mesure de la progression de ses troupes.
Le résultat de la décision du président des Etats-Unis ne se fait pas attendre. Le colonel Grandval a beau câbler à Londres que les maquisards sont démoralisés, se sentent abandonnés, le Général Koenig, chef de la résistance française, prêche sur ordre la modération dans l’action et le secteur de Corcieux paiera dans le sang et les premières ruines un espoir de libération illusoire. Sur la soie rouge de notre drapeau était inscrit « la liberté ou la mort ». Soixante-deux d’entre nous sont tombés, soit au combat ou fusillés après torture ou encore, victimes d’une mort lente dans les camps de déportation. Leur nom est gravé sur l’une des cloches, baptisée Odile, fille de M. Baradel, maire de Corcieux à l’époque, laquelle donne le mi au cours de son carillon.
Sur le plan militaire ce sera un succès car nous avons retenu dans le secteur deux divisions de bonnes troupes qui auraient été utiles sur les plages normandes alors que le combat était encore incertain mais sur le plan humain et matériel ce sera une catastrophe. Dès septembre 44 ce sont les réquisitions de camions, automobiles, motos, vélos, postes de TSF, matelas, lampes électriques, pommes de terre, fourrage et même vêtements, etc. j’en passe. L’avance alliée ne se précise qu’en octobre et les gens vivent dans les caves sous une pluie d’obus.
Les Allemands réquisitionnent les chevaux les voitures à bras, le bétail. Les hommes qui creusaient des tranchées sont finalement dirigés vers l’Allemagne. Le 8 novembre, les populations de Clefcy, d’Anould, de Saulcy, de Saint-Léonard, de Mandray, chassés de leur maison arrivent à Corcieux sous un bombardement allié (je précise) qui dure depuis le 2 octobre. Tout ce monde s’entasse dans les caves, dans des abris de fortune.
La population passe de 1500 habitants à 6000 et les problèmes de ravitaillement sont insolubles. L’Allemand n’a rien laissé et les obus empêchent tout trafic… Des soupes populaires s’organisent mais les derniers allemands en retraite incendient le 9 novembre la féculerie des Cours, le syndicat agricole de Monsieur Thiébaut, la laiterie Marcillat après avoir tout brisé….C’est la panique dans Corcieux. Une voiture allemande avec haut-parleur annonce aux habitants du centre-ville qu’il faut évacuer avec 30 kg de bagages au plus. Jusqu’à la mi-novembre les Forfelets et les évacués attendent sous la neige précoce, sous les obus, dans le froid, l’ordre définitif de gagner la montagne. C’est une longue procession de 6000 femmes et enfants qui se traînent lamentablement sur un chemin de 2 mètres de large pendant que les derniers allemands, non contents de brûler notre ville, posent des mines anti-personnelles sur les chemins, les seuils des maison, dans les jardins, pratiquant ainsi la politique de la terre brûlée selon les ordres du Führer. Même l’église n’a pas été épargnée et je cite Henri Moulin (le frère d’André, commerçant rue Henri) : « ses belles cloches sous la chaleur énorme fondent et semblent pleurer en larmes de bronze sur le cadavre calciné du pays jetant en s’écrasant sur le sol un dernier appel, l’appel angoissé d’un pays qui ne veut pas mourir ».
Corcieux est en ruines. L’allemand est en fuite. Les Américains sont passés. Nous sommes à l’entrée de l’hiver qui sera l’un des plus rigoureux de la guerre. Quelques femmes et quelques hommes qui avaient réussi à se cacher regagnent leurs foyers réduits en cendres. On s’entasse dans tout ce qui peut servir d’abris : coins de remises sous quelques tôles. Le moindre mètre carré protégé sera habité de longs mois. Au printemps 45 les écoliers pourront être réunis dans une roulotte, dans un hangar, pour un peu d’instruction à mi-temps. Quant à la messe, elle est célébrée dans une buanderie.
Les démineurs s’activent et on procède aux premiers déblaiements. Le docteur Poirot, médecin du maquis, déporté, n’est pas rentré. Enfants et vieillards ont souffert des privations. C’est sœur Juliette, religieuse des sœurs de la Providence de Portieux, qui assure les soins avec de pauvres moyens, à bicyclette, au mépris des mines. Son dévouement sera récompensé par la Croix rouge qui lui attribuera la médaille de vermeil.
On pense aux martyrs FFI, inhumés sur l’ordre des Allemands, dans un bout de prairie le long d’un mur d’école à Taintrux, par exemple, ou au bord de la route de Granges au lieu-dit « le trou de sable ». Le 12 février 1945 les cercueils seront rassemblés devant le monument aux morts demeuré intact et le Préfet des Vosges, Robert Parisot, honorera de sa présence ces funérailles.
Comment et avec quelle aide reconstruire ce patrimoine détruit ? Il n’y a plus d’hommes, prisonniers de Guerre, déportés, STO, fusillés, morts au combat. Que vont pouvoir faire ces femmes courageuses avec leurs enfants ?

Vous pensez peut-être qu’avec un bilan aussi lamentable, les pouvoirs publics vont classer Corcieux « commune sinistrée » sans hésitation ?
Il faudra attendre la décision du ministre des finances datée du 3 décembre 1946 pour que Corcieux puisse bénéficier d’indemnités pour difficultés exceptionnelles d’existence.
Que s’est-il passé pendant ces deux années, au cours desquelles les représentants de l’association des sinistrés, dont André Moulin est président, vont se battre (le mot n’est pas trop fort) pour obtenir des pouvoirs publics le classement de Corcieux en zone sinistrée prioritaire ?
Une erreur de chiffres, une photo mal choisie montrant que les cheminées sont encore debout, font que les fonctionnaires parisiens estiment (je cite) « que cette commune a eu de la chance de se tirer de la bagarre sans y laisser de plumes ».
Le préfet Parisot, ancien maquisard vosgien, alertera le ministre des finances ; André Moulin écrira à Maurice Schuman, l’as de la radio de Londres, au ministre Dautry, chargé de la reconstruction et même au général de Gaulle le 17 septembre 1945. Celui-ci répondra au président des sinistrés le 9 octobre 1945 et je cite : « Corcieux a été héroïque ; Corcieux a été martyrisée ; Corcieux revivra. Vous pouvez être assurés que dès aujourd’hui une attention toute particulière sera apportée par les pouvoirs publics aux besoins de vos sinistrés. Veuillez agréer…. »
Le 25 novembre 1945 enfin arrivent 10 baraques incomplètes sur 27 annoncées. Les autres se sont perdues dans la nature. On peut en monter 3 qui s’avèrent inhabitables : pas de cloisons, pas de cheminée, pas de WC, pas d’eau, pas d’électricité. Aucune famille ne pourra être logée correctement avant le printemps 1946. Des baraques école viennent d’arriver mais il n’y a pas de matériel scolaire, pas d’eau potable (l’analyse indique 1000 particules fécales par litre et 2000 colibacilles).
Le 24 mars 1945, une ambassade extraordinaire arrive du canton d’Auxonne avec un vieux camion gazogène chargé de 7 tonnes de vivres et des œufs de Pâques pour les enfants. Le comité de libération d’Auxonne sous l’impulsion de son président, Monsieur Moindrot, et du maire de la ville le Docteur Guichard avait décidé de parrainer Corcieux dont ils avaient appris l’action héroïque du 6 juin 1944 et la destruction de la ville le 15 novembre suivant.
Le 7 avril parvenait un second envoi d’articles de ménage et de vêtements. Le 13 mai arrivaient des volailles et des lapins vivants pour reconstitue basses-cours et clapiers. Puis ce fut du matériel scolaire, des jouets et même 80 000 francs collectés lors des mariages, baptêmes, bals populaires dans tout le canton d’Auxonne. Cette aide généreuse se poursuivra jusqu’en 1948. Bel exemple de solidarité venu d’une région épargnée par la guerre.
Dans ces premiers secours, je citerai encore la paroisse de Nomexy, sous l’impulsion de son curé Robert Chaudeur, qui fi t parvenir deux camions de meubles et d’articles ménagers, suivis d’un troisième le 16 juin 1945 chargé de vêtements et de lingerie. La mairie du 8ème arrondissement de Paris fit un don de 100 000 francs. Je ne peux citer tous nos bienfaiteurs, mais ce furent là les premiers secours de généreux français inconnus, secours bienvenus après un hiver 1945 aussi rigoureux. Les personnes ici présentes – enfants de l’époque – qui ont aujourd’hui entre 80 et 90 ans doivent s’en souvenir car la plupart d’entre eux passèrent leurs vacances d’été 1945 à Auxonne.
Nous sommes toujours en 1945. Le 4 décembre se crée à la Neuveville en Suisse, au bord du lac de Bienne, un comité d’aide à Corcieux. Pourquoi la Suisse ? L’épopée du 6 juin 1944 avait franchi les frontières. A la tête de ce comité, Willi Moeckli et sa femme, épaulé par le maire André Gross décident d’offrir à Corcieux « le dispensaire de petits Français ». Cinq tonnes de marchandises seront collectées et envoyées à Corcieux le 29 janvier 1946, lorsque les formalités douanières furent résolues. Quant au dispensaire, il fut inauguré le 30 juin 1946 par Monsieur et Madame Moeckli, en présence du docteur Poirot, maire de Corcieux, au cours d’une fête de deux jours en l’honneur de nos parrains d’Auxonne, la Neuveville et l’Aide américaine à la France. Cette aide débutera le 4 février 1946. Un comité franco-américain, présidé par André Moulin, accueillera Miss Elisabeth Adams, capitaine de l’armée américaine, Croix de guerre, en relation avec le centre d’aide américaine dont le siège est à Saint-Dié.
Dès le premier juin, le centre des transports américains des Vosges s’installe à Corcieux. Un centre social en baraquement est construit rue Providence comprenant une école ménagère, une école artisanale, un foyer bibliothèque, des douches publiques et un magasin pour stocker les vivres.
Au cours de la première fête de la renaissance de Corcieux, les 29 et 30 juin 1946, le docteur Poirot dira dans un discours sentimental : « Auxonne, cette belle cité princière des ducs de Bourgogne s’est penchée sur Corcieux campagnard comme une reine d’autrefois embrassant de tout son cœur un sapeur qui l’avait séduite par son courage ». Il dira de la Neuveville : « Carrefour linguistique au cœur de l’Europe, caractérisé par les qualités suisses : la volonté, la décision, la générosité, la charité affectueuse, s’est penchée sur Corcieux qui veut se relever de ses blessures. » Parlant de miss Adams de l’ATTF : « elle a pris dans ses douces mains le corps meurtri de Corcieux pour lui transfuser la force anglo-saxonne dont elle a besoin. C’est beau tout ça ! »
Le 22 mai 1955 sera la seconde manifestation, comme celle de ce jour, en l’honneur de nos villes bienfaitrices, en y ajoutant les compliments aux artisans de la reconstruction car, dès 1947, démarraient rue Henry les premiers immeubles.
Grâce aux mains d’esthéticiens experts, notre ville avait à ce jour retrouvé 95 % de son visage des jours heureux. Notre jeunesse venait de quitter ses baraquements provisoires pour un groupe scolaire moderne, orgueil de la ville, inauguré en octobre 1954, dans les préaux desquels se tint le banquet final d’une centaine de couverts, présidé par Monsieur le Préfet des Vosges, avec, à ses côtés, le maire de la ville M. Baradel, coordonnateur de ce remarquable renouveau. « Reconstruite pour la paix, notre ville souhaite à ses enfants l’union dans ses murs rajeunis car c’est à l’union des ‘cœurs et des bras’ que nous devons ce renouveau dont je suis fier et heureux » a conclu M. le Maire.
En ce jour anniversaire de la renaissance de Corcieux, je m’incline devant cette plaque du souvenir qui dira aux générations futures et aux visiteurs votre action généreuse en faveur de notre cité
martyre à une époque douloureuse où elle aurait pu disparaître, dans ses murs noircis, comme au cours de la guerre de Cent Ans.
Mon dernier mot sera : « Merci du fond du cœur à vous, villes marraines », et souvenons-nous, Forfelets, du sens de cette remarquable journée anniversaire.
Merci de votre attention.