
Construit entre 1952 et 1955 par l’architecte français Lucien Pierre-Marie, l’immeuble-pont Burdeau d’Alger est l’une des réalisations architecturales les plus surprenantes d’Alger. Il est le fruit des réflexions avant-gardistes sur l’optimisation de l’espace urbain initiées par Le Corbusier avant-guerre.
Érigé au-dessus du ravin Burdeau, cet ouvrage associe deux fonctions apparemment inconciliables : celle d’un pont routier et d’un immeuble d’habitation. Avec ses sept étages et ses 82 appartements, il constitue une véritable prouesse technique et une réalisation unique dans l’histoire de l’architecture.
Quand on évoque le terme d’immeuble-pont, nous pensons tous au Ponte Vecchio à Florence ou, dans une moindre mesure au pont du Rialto à Venise. Rares témoignages d’une époque lointaine où l’on installait des bâtisses sur des ponts, notamment pour bénéficier d’exemptions fiscales. Une pratique qui a disparu. A ma connaissance, il n’en reste que deux en France : à Narbonne et à Landerneau.
Le Corbusier, en 1933 à l’occasion de l’exposition de ‘’La Cité Moderne’’ à Alger, ressuscita ce concept avec un projet d’immeuble-viaduc, moins ambitieux que son Plan Obus de 1932. Ce projet visait à rectifier le boulevard de Télemly dont le tracé est particulièrement sinueux du fait de la présence de nombreux ravins qui descendent vers la mer. La construction d’immeubles-viaducs devait permettre ainsi à la fois de traverser ces ravins et de répondre à la pression immobilière croissante.
L’architecte Pierre Marie décrivait ainsi le chemin de Télemly devenu boulevard avec les assauts de l’urbanisation : « Il a été tracé à flanc de coteau en épousant avec soin les accidents du terrain et, notamment, en contournant tous les ravins qui descendent vers la ville. C’est pourquoi il est formé de nombreux méandres, très agréables autrefois pour les touristes lorsque chaque tournant offrait un point de vue nouveau sur la baie, mais fort peu appréciés aujourd’hui des automobilistes et même des simples piétons qui cheminent entre deux rangées d’immeubles cachant à la fois la mer et la colline ».

Le projet de viaduc d’habitation de Le Corbusier présenté en 1933 – Fondation Le Corbusier
Par la suite, comme le souligne Jean-Louis Cohen dans son ouvrage sur l’architecture à Alger : « l’idée du viaduc habitable inspirera sur place Louis Miquel. Ses études du début des années 1940 transforment ce dispositif en principe générateur de l’aménagement des coteaux surplombant Alger, mais aussi en solution applicable à des projets concrets. L’Aéro-Habitat qu’il réalise après la Seconde Guerre mondiale sur le boulevard du Télemly effectue une sorte de croisement entre le viaduc de 1932 et l’unité d’habitation d’après-guerre. ».
Ci-contre : Une étude théorique de transformation d’un viaduc en habitations, élévation et coupes, par Louis Miquel en 1941 – Institut Français de l’Architecture

20 ans plus tard, l’architecte Pierre Marie mis en pratique ce concept d’immeuble-pont pour rectifier le boulevard Télemly, au niveau du ravin Burdeau.
Long de 80 mètres, haut de 30 mètres et large de 13 mètres, l’immeuble-pont Burdeau, construit au-dessus de la rue Burdeau (rue Ahmed et Boualem Khalfi) permet au boulevard de Télemly (boulevard du Colonel Krim Belkacem) un détour de plus de 350 mètres. On y accède par un escalier déporté qui dessert à chaque étage des coursives menant à la quarantaine de logements situés entre le troisième et le septième étages. Les autres étages sont occupés par des bureaux.
Il y a tout juste trente ans, l’auteur de ces lignes débutait aux ” Annales Africaines ” d’Ernest Mallebay avec un petit poème satirique intitulé * Ballade des Sans-Logis » et consacré à la crise du logement qui, déjà, au lendemain de la première guerre mondiale, commençait à sévir. Faisant observer qu’à Alger, ville sans rivière, les sans-logis n’ont même pas la classique ressource d’ « aller se coucher sous les ponts », il sommait ironiquement M. Qui-de-Droit, ou bien de prendre des mesures pour que chacun puisse trouver un toit — selon une formule actuellement chère à M. Pinay, — ou bien… de faire bâtir des ponts !
On était loin de se douter alors que, grâce aux progrès de la technique, cette proposition fantaisiste deviendrait un jour parfaitement réalisable sous la forme d’un pont à usage d’habitation tel que celui conçu par M. Pierre Marie, architecte D.P.L.G., pour tirer parti d’un aménagement très souhaitable du Télemly.

L’ancien chemin du Télemly, promu au rang de boulevard depuis une quinzaine d’années, a été tracé à flanc de coteau en épousant avec soin tous les accidents du terrain et, notamment, en contournant tous les ravins qui descendent vers la ville. C’est pourquoi il forme de nombreux méandres, très agréables autrefois pour les touristes lorsque chaque tournant offrait un point de vue nouveau sur la baie, mais fort peu appréciés aujourd’hui des automobilistes et même des simples piétons qui cheminent entre deux rangées d’immeubles cachant à la fois la mer et la colline.
On s’est inquiété, dès avant la guerre, de simplifier le plus possible ce tracé, et divers projets ont été réalisés depuis, soit en totalité comme le pont sur la rue Duc-des-Cars, soit en partie comme l’abri de Défense Passive creusé à la hauteur de l’église Sainte-Marienne, amorce d’un tunnel qu’on ne semble d’ailleurs pas pressé d’achever.
Un autre méandre à supprimer est celui qui contourne l’extrémité du ravin de la rue Burdeau. Pour cela, il faudrait construire un pont reliant en droite ligne la partie située au nord de l’«Algéria », au point où se termine la rue Pomel, avec le tronçon qui se trouve à peu près en face, de l’autre côté du ravin, à la hauteur de la fin de la rue Daguerre.
Le projet de M. Pierre Marie consiste à faire de ce pont un véritable immeuble et à résoudre ainsi, d’une façon élégante et hardie, une des principales difficultés qui s’opposent au développement de la construction à Alger : la pénurie de terrains.
L’immeuble-pont du ravin Burdeau sera évidemment une construction d’un aspect inhabituel, comme on peut en juger par le dessin de la façade principale que nous reproduisons.

Plan-masse de l’immeuble-pont sur le ravin Burdeau, – Les Chantiers Nord-africains, n°8, 1952

Schéma de la façade de l’immeuble-pont sur le ravin Burdeau – Les Chantiers Nord-africains, n°8, 1952
Implanté suivant l’étude de nivellement établie par les Ponts et Chaussées et à l’emplacement prévu par ce Service, il s’évasera de bas en haut en épousant à peu près la section du ravin, mais avec un léger décalage vers la gauche. Sa base, qui mesurera environ 30 mètres de longueur, sera supportée par un système de trois files de poteaux obliques, en V. laissant pour le passage de la rue Burdeau un espace d’environ 20 mètres de largeur et 6 mètres de hauteur ; la partie supérieure qui serait une terrasse dans un immeuble ordinaire et qui constituera en la circonstance. la chaussée du Télemly, aura environ 90 mètres de longueur ; enfin, le bâtiment sera large d’environ 12 mètres.
Les deux premiers étages seront réservés à des magasins vastes et aérés, longs de 40 m. 80 et larges de 1 m. 8l. Les quatre autres étages seront affectés à l’habitation, le nombre de logements étant forcément plus grand dans les étages supérieurs par suite de la forme particulière de l’immeuble, et les 31 appartements se répartissant ainsi :
Au troisième et au quatrième étages : 2 appartements de 4 pièces, 9 de 3 pièces, et 4 de 1 pièce.
Au cinquième et au sixième étages : 2 appartements de 4 pièces, 2 de 3 pièces, 5 de 2 pièces (plus des locaux à usage de buanderies aménagés sur la façade côté Burdeau).
Le sixième étage sera séparé de la chaussée du Télemly par une galerie servant à la fois au passage des canalisations et à la visite de la partie de la construction constituant le pont (appuis antivibratoires, notamment).
Des gaines d’aération pourront éventuellement déboucher en saillie dans l’axe de la chaussée et être utilisées comme Dornes de séparation des sens de la circulation ou comme bases pour des appareils d’éclairage.
L’accès aux magasins et aux appartements. Aussi bien depuis la rue Burdeau (niveau inférieur) que depuis le boulevard du Télemly (niveau supérieur), sera assuré par deux escaliers et deux ascenseurs. En outre, une circulation générale extérieure, sur la façade Ouest desservira les logements de chaque étage, tandis les étages de magasins seront pourvus de deux monte-charges.
Enfin. S’il est encore trop tôt pour entrer dans le détail de la réalisation, on peut dire, dès à présent, que l’ossature a été prévue en béton armé et que toutes précautions seront prises pour isoler parfaitement les locataires des bruits et des vibrations causés par la circulation des véhicules sur le pont. En ce qui concerne ce dernier point, l’incrédulité et la défiance que n’aurait pas manqué de manifester le public algérois semblent vaincus par avance, grâce à l’expérience concluante de la salle et du passage souterrains du carrefour Saint-Saëns.
Souhaitons que le projet d’immeuble-pont sur le ravin Bureau soit bientôt réalisé, car il mettrait 16 appartements de 3 et 4 pièces à la disposition des familles, et 18 appartements de 1 et 2 pièces à la disposition des jeunes ménages, tout en améliorant sensiblement la circulation sur le Télemly.
E.E.


L’immeuble-pont – cockpit.com

Je retiendrais ce qu’a écrit Vicent Bertaud du Chazaud : « Avec ces trois projets seulement (l’immeuble-pont Burdeau de Pierre Marie, la Cité Djenan el-Hassan de Roland Simounet et l’Aéro-Habitat de Louis Miquel) la trace et la marque corbuséennes sont bien présentes à Alger, même si le maître n’y a rien construit… ».
JL V
SOURCES :
‘’ L’architecture en Algérie de 1830 à nos jours ‘’, Soraya Bertaud Du Chazaud , Vincent Bertaud Du Chazaud