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La basilique du Sacré-Cœur à Alger 

Durant les heures tragiques de février 1944, l’archevêque d’Alger formula le vœu d’ériger à Alger « une belle et grande église » dédiée au Sacré-Cœur de Jésus comme l’expression d’une supplication pour que les épreuves humaines soient adoucies et abrégées.

Ce sont les architectes Paul Herbé et Jean Le Couteur associés à l’ingénieur René Sarger qui remportèrent le concours en mars 1956. Une basilique catholique allait donc être construite « au centre de la ville européenne alors que la population algérienne est très largement à majorité musulmane et que la voie vers l’indépendance est déjà ouverte ».  

La construction s’acheva en décembre 1962. La basilique fut élevée au rang de cathédrale lorsque la précédente cathédrale d’Alger, Saint-Philippe, fut transformée en mosquée. 

   Tout de suite comparé aux tours de refroidissement des centrales nucléaires, cet édifice est remarquable en particulier par ses volumes complexes en voile mince de béton qui constituent de véritables prouesses techniques.       

Le programme du concours

Avant de juger de l’esthétique de cet édifice dont le volume massif, les lignes arrondies et la silhouette imposante surprend en plein centre-ville d’Alger, il convient de s’attarder sur le programme qui était soumis aux concurrents souhaitant participer au concours organisé l’Association Diocésaine d’Alger :

« Cette église, qui doit comporter 1.200 places assises pour les fidèles, sera une église paroissiale. Érigée à la suite d’un vœux au Sacré-Cœur de Jésus, elle doit être consacrée et pouvoir être agréée éventuellement par le Saint-Siège comme Basilique (ce qui d’ailleurs n’impose aucun style particulier). L’Église du Sacré-Cœur à Alger sera donc aussi un lieu de pèlerinage individuel et collectif. Les rassemblements et les évolutions d’un nombre important de fidèles sont à prévoir dans l’aménagement du terrain environnant l’édifice.

Par son implantation, son volume, son aspect et l’aménagement de ses abords, l’église projetée devra ménager les espaces et les dégagements qu’imposent l’intérêt commun, la forte densité des constructions environnantes, le trafic intense de la rue Michelet et la nécessité de créer un centre au quartier (Plateau Saulière).

L’église et ses annexes seront construites sur un terrain situé au centre de la paroisse à desservir. Ce terrain, de 3.182 m2, dont l’axe principal est orienté Nord-Sud. a la forme approximative d’un rectangle de 75m X 42 m. Il existe une pente plus ou moins continue du Nord-Ouest au Sud-Est. La différence maximale de niveau est de 11 m.

Les concurrents devront tenir compte des récentes dispositions antisismiques édictées par le M.R.U. et les Services d’architecture du Gouvernement général.

L’utilisation des matériaux de grande inertie thermique est souhaitable.

Le prix ne doit pas dépasser l’ordre de 100 millions de francs, non compris les fondations, l’aménagement des abords et les installations intérieures.

Le projet comporte une servitude. En effet la zone Sud du terrain (713 m2) est actuellement louée, jusqu’en 1973, à la Compagnie des Pétroles B.P. qui y a installé une station-service en bordure de la rue Michelet. Cette zone, actuellement inutilisable, doit faire partie de l’étude d’ensemble du projet et son aménagement être obligatoirement prévu. L’entrée principale de l’église sera sur la façade Sud, et doit pouvoir être utilisée immédiatement, malgré cette servitude. L’utilisation de cette zone à récupérer en 1973, sera prévue comme voie d’accès à l’entrée principale et emplacement pour des cérémonies en plein air.

Il est inutile de ménager des dégagements pour des processions à l’intérieur de l’édifice, mais uniquement pour la circulation normale des fidèles au cours des offices: accès facile toutes les places assises et à la table de communion. Doivent être assurées l’entrée et l’évacuation rapides des fidèles entre deux cérémonies consécutives. Un parcours pour les processions autour de l’église est à prévoir au moins le long de la façade Sud et de la façade Est de l’édifice.

Le site retenu pour l’implantation de la Basilique du Sacré-Coeur – CPA

L’acoustique doit être étudiée pour répondre aux besoins de la parole, de la musique chorale et des orgues.

La température élevée impose une prise en considération toute spéciale du problème de l’aération de l’édifice : non seulement le cube d’air doit se renouveler régulièrement, mais il faut pouvoir le changer complétement et rapidement entre deux cérémonies dominicales par exemple. Les sacristies (et leurs armoires) doivent être ventilées soigneusement (chaleur et humidité).

Il est demandé en outre diverses annexes : une sacristie pour le clergé, un confessionnal isolé pour les sourds, une sacristie pour les enfants de chœur et un débarras pour le gros matériel, deux bureaux, une sacristie pour les mariages avec accès depuis l’église en-dehors du chœur et sortie vers l’extérieur, et une petite chapelle funéraire avec accès depuis l’extérieur. »

En publiant les résultats du concours, la revue L’Architecture d’Aujourd’hui expliquait ainsi le choix du jury : « Le projet, présenté et accepté par le jury au premier degré, a été déterminé par le souci d’accorder le parti structural à l’éclairement de l’église : un faisceau de cylindres laissant tomber du haut la lumière dans des volumes aveugles.

Basée sur ces principes essentiels, l’organisation en plan de ces structures était volontairement traditionnelle : plan cruciforme établi sur un tracé régulier strict, différents niveaux opposant les pentes existantes sans imposer de terrassements coûteux et liés entre eux par un jeu d’escalier simple, permettant, à l’intérieur comme à l’extérieur, une circulation aisée et un développement important pour les processions.

Le parti d’éclairage zénithal dans un volume très protégé du dehors prend toute sa valeur dans la nef où il devient une tour-lanterne (…). La volonté de lier étroitement l’édifice à la topographie a guidé l’étude pour l’établissement des niveaux, des rampes, emmarchements et abords (….).

La structure de l’église se compose essentiellement d’un hyperboloïde de révolution posé tangentiellement sur un tronc de cône coupé par quatre plans légèrement inclinés vers l’intérieur et déterminant des arcs hyperboliques. Ces arcs engendrent eux-mêmes quatre voûtes faites de voiles minces en porte à faux permettant, au moyen de surfaces réglées, le passage du volume circulaire aux parois orthogonales de l’église, les rives extérieures de ces voûtes étant horizontales. Ainsi, toutes les charges se ramènent en quatre points contre-butés par des culées en équerre. Cette disposition qui donne une grande homogénéité et une grande stabilité dans toutes les directions au système constructif, libère entièrement le sol de l’église de tout point d’appui, gênant la visibilité.»

Maquette du projet retenu – L’Architecture d’Aujourd’hui, 1956

Schéma de stabilité de la structure centrale – Fonds Sarger, SIAF Cité de l’architecture et du patrimoine

Les explications de René Sarger

Techniques & Architecture, 1980

Dans la revue Techniques & Architecture, l’ingénieur René Sarger nous rappelle utilement en 1980 le contexte dans lequel cette basilique fut construite :

« L’insurrection de novembre 1954 se développait. Devant l’aveuglement des hommes politiques, l’Église pensa qu’elle devait rester présente dans une future Algérie indépendante. Le concours pour une basilique catholique à Alger était lancé. La vieille cathédrale serait rendue à l’Islam, il fallait bâtir une basilique qui deviendrait Cathédrale.

En pleine bataille d’Alger, les ouvriers du chantier la protégèrent contre des coups de l’O.A.S. qui avaient ‘’baptisé’’ l’Archevêque ‘’rouge’’, ’’Monseigneur Ben Duval’’.

Achevée après l’indépendance, elle est maintenant visitée par les étrangers comme un des monuments de l’histoire d’Alger. Car elle fut acte de foi même dans son expression plastique.

A Herbé, l’un de nos maîtres de la culture architecturale, responsable de notre équipe de conception qui venait à Alger recevoir le premier prix et de commande de la réalisation, Monseigneur Duval posa la question : « Pensez-vous que cela fera une belle basilique ? » « Je ne sais pas, monseigneur ! » répondit Herbé.

Quelques mois après, devant la maquette de l’ouvrage, à l’exposition d’Art sacré au Palais de Tokyo à Paris, je m’entendis répondre à Monseigneur l’Archevêque de Paris qui me demandait pourquoi avoir copié pour une maison de Dieu la forme industrielle d’une tour de réfrigération, qu’il était de la plus haute tradition d’être de notre siècle comme l’avaient été les gothiques, plutôt que de plaquer des décors du passé sur des structures nouvelles.

Car la Cathédrale d’Alger fut une synthèse de toutes les recherches structurales de l’époque. 

Construites sur quatre pieux fondés jusqu’à 20 mètres de profondeur, 8 doubles piliers se dressent, inclinés comme les mâts supportant des dais en voiles minces de béton armé. Ces dais en forme de paraboloïdes hyperboliques couvrent en porte à faux le chœur, le narthex et les bas-côtés, ceinturant la grande lanterne en hyperboloïde de révolution, elle-même couverte par un vitrail circulaire horizontal formant le plancher du clocher.

Quant aux murs extérieurs, totalement indépendants de la majestueuse superstructure, ce sont des paravents en voile mince ‘’pliés en V’’ fondés superficiellement. Les salles souterraines ‘’hypostyles’’ se devaient de rejoindre le grand parvis après la disparition d’une station-service incongrue.

Mais quand la consécration eut lieu, Paul Herbé n’était plus parmi nous, et l’Algérie nouvelle allait, elle-même, se consacrer à sa propre construction.» 

intérieur de la tour lanterne – Fonds Sarger, SIAF Cité de l’architecture et du patrimoine 167 Ifa 24/3

Une architecture complexe compliquée à décrire

Lorsqu’il formula le vœu de construire cette église votive, Monseigneur Leynaud choisit de l’édifier sur le terrain même où les Sœurs du Sacré-Cœur bâtirent leur collège en 1842. La basilique allait donc être construite en plein centre-ville dans un quadrilatère formé, au sud par la rue Michelet (aujourd’hui Didouche Mourad), au nord par la rue Edith Cavell (aujourd’hui Hocine Beladjel) et les deux petites rues latérales Marcel-Morand et Letellier, l’entrée étant rue Letellier (aujourd’hui Ibn Hazn).  

Compte tenu de la configuration des lieux, un terrain escarpé entouré d’une station-service et d’immeubles d’une certaine hauteur, les architectes ont recherché une silhouette qui puisse s’intégrer au paysage urbain d’Alger. Ils ont pensé qu’en plein centre d’Alger cette église devait être protégée des bruits de la rue et recevoir la lumière d’en haut.  D’où cette tour-lanterne qui s’élève au-dessus des immeubles environnants et cette disposition sur deux niveaux.

Dans les grandes lignes et son inspiration, l’édifice reste cependant tout à fait traditionnel avec son plan en croix grecque et cette tour-lanterne qui évoque les grandes églises romaines. Toutefois, l’entrée principale est située sur le côté. Sa forme générale rappelle de façon frappante le poisson symbolique des premiers chrétiens.

Coupe longitudinale de la Basilique

Plan de la Basilique – Architecture Française, sept 1962

Vue intérieure, l’autel, cliché anonyme © Fonds René Sarger SIAF/Cité de l’architecture et du patrimoine/Archives d’architecture du XXe siècle 167 Ifa 24/3.

On notera les poteaux inclinés qui prolongent jusqu’au sol les arcs  découpant la base de l’hyperboloïde de révolution qui constitue la tour-lanterne. Ces poteaux ont une base commune avec les mâts inclinés des voiles extérieurs.

Vincent Bertaud du Chazaud décrit ainsi l’architecture complexe de l’édifice : «  La construction en béton armé apparent est réalisée à partir d’un plan carré au sol, puis suit une disposition en cercle à partir des piliers porteurs de la tour-lanterne centrée, formée d’un voile béton en hyperboloïde de révolution coulée dans un coffrage glissant. Elle repose au sol sur quatre points porteurs formés chacun d’un couple de poteaux inclinés de section variable. L’ensemble s’appuie sur des pieux Franki(73) fondés à 20 mètres de profondeur sur la couche de grès stable. L’extérieur est recouvert d’une mosaïque en pâte de verre. Les bas-côtés du plan de la basilique sont formés d’une ceinture de voiles gauches en forme de paraboloïdes hyperboliques de 10 centimètres d’épaisseur, et dont le mât de soutien incliné en béton armé vient rejoindre la base de chaque poteau. Enfin, les murs latéraux formant paravent sont indépendants et autoportants, surmontés de vitraux assurant la fermeture de la basilique et la dilatation de la structure ».

Comme l’explique Jean Le Couteur, l’un de ses deux architectes : « La forme pure de l’hyperboloïde de révolution est l’évolution logique et moderne de la composition classique de l’église à coupole sur plan carré. En effet, on sait que la technique actuelle du béton armé permet et amène logiquement des formes nouvelles. (…) Les architectes et leur ingénieur-conseil ont cherché à assurer toutes les couvertures par un système de voûtes en voiles minces liées de façon continue à l’hyperboloïde central de façon à ramener toutes les charges sur les points qui sont devenus isolés et apparents à l’intérieur de l’église. Cet objectif (qui n’a pu être obtenu qu’après de nombreuses maquettes d’étude) permet d’agrandir le plan intérieur de l’église au maximum des limites du terrain et de mettre en valeur des points d’appui. »

En septembre 1962, la revue Architecture Française propose la description suivante de ce dispositif complexe : « L’hyperboloïde est éminemment stable de par sa forme. Les quatre arcs qui le découpent à sa base se prolongent jusqu’au sol par 8 poteaux inclinés de section variable. Ces poteaux se rejoignent deux par deux en tête sur les quatre points d’appui de la tour. Chacun des huit poteaux a une base commune avec les mâts inclinés des voiles extérieurs. Ils forment donc huit tripodes, deux fois symétriques dans la nef. Ces tripodes traversent les sous-sols sous forme de colonnes massives de 1,50 m de diamètre. Ces colonnes évasées en tête sont fondées à 20 m de profondeur sur la couche de grès stable par des groupes de pieux Franki.

Chaque tête de colonne est reliée par une longrine capable d’absorber tous les moments de renversement latéraux. Deux colonnes voisines sont de plus triangulées dans le plan horizontal par deux autres longrines. Au sommet du triangle ainsi formé, un pieu moulé absorbe les efforts ou soulèvements dus aux séismes. Les quatre triangles de stabilité sont reliés en leur sommet par quatre tirants formant un carré.

Cet ensemble, puissamment ferraillé, est quasi indéformable et l’on peut affirmer que le coefficient de sécurité exceptionnellement élevé ne pourrait se révéler insuffisant que sous l’effet d’un séisme d’une ampleur actuellement imprévisible. »

Et Jean Le Couteur de conclure : « Ainsi la situation de l’église apparaîtra clairement à l’intérieur et sera d’autant plus lisible qu’une surface vitrée continue montrera bien que les parois verticales appartiennent à un système constructif indépendant et ne portent pas les voûtes. »

L’ensemble du vitrail, œuvre du Maître-verrier MARTIN-GRANEL, est un jeu de bleu, rouge, ou, vert sombre et de lumière. Il court tout le long de l’édifice, si bien qu’on pourrait abattre les murs, la coupole resterait plantée sur ses piliers. Les vitraux sont constitués de feuilles de verre multicolores prises en sandwich entre deux résilles de céramique obtenues en coupant des briques en tranches. Les éléments de vitraux sont scellés avec des pattes d’aluminium.

Le cliché de droite est anonyme © Fonds René Sarger, SIAF/Cité de l’architecture et du patrimoine/Archives d’architecture du XXe siècle 167 Ifa 24/3

La dernière réalisation de l’entreprise Perret en Algérie

« C’est l’entreprise Perret Frères Algérie qui réalise les paraboloïdes hyperboliques en béton armé. Ce sera leur dernier chantier en Algérie. Après leurs premières expériences sur le béton armé avec la cathédrale d’Oran au début du siècle, après leur décisive participations à l’important chantier du palais du Gouvernement général à Alger de Jacques Guiauchain dans les années 1930, ce troisième temps de l’activité de l’agence Perret et de l’entreprise Perret frères Algérie (PFA) en Algérie est marqué par le complexe chantier de la basilique du Sacré-Cœur » par  la réalisation  « de façon exemplaire et spectaculaire les coffrages des 20 paraboloïdes hyperboliques (…). Avec ce dernier chantier en Algérie, l’entreprise Perret démontre sa maîtrise du béton armé dont elle fut un pionnier depuis la cathédrale d’Oran. Avec cette œuvre, elle conclut de façon magistrale son épopée algérienne. À l’indépendance en 1962, Antoine Perret qui a succédé à la tête de l’entreprise à son père Claude décédé en 1960, ferme l’entreprise Perret Frères Algérie » écrit Vincent Bertaud du Chazaud.

Conclusion provisoire

Depuis l’indépendance, la basilique du Sacré-Cœur, devenue cathédrale, a progressivement souffert d’un manque d’entretien. Des infiltrations, l’usure des façades et la dégradation de certains éléments structurels menaçaient son intégrité. Heureusement, en prévision de la visite du pape Léon XIV, les pouvoirs publics algériens ont lancé des travaux de restauration de l’édifice, marquant ainsi un tournant important, espérons-le, dans la préservation du patrimoine architectural ‘’colonial’’ des années 1920/1962.

J-L V

SOURCES

‘’ Concours pour l ‘édification d’une basilique à Alger ‘’, L’Architecture d’Aujourd’hui, n° 64, mars 1956.
‘’ La Basilique du Sacré-Cœur de Jésus à Alger ‘’, Architecture Française, n° 239-240, septembre 1962
‘’ Architectures sacrées, recherches structurales ‘’, in L’Architecture d’Aujourd’hui, n° 108, juin-juillet 1963.
‘’ La Cathédrale d’Alger ’’, par René Sarger, Techniques & Architecture, 1980
‘’ L’architecture en Algérie de 1830 à nos jours ‘’, Soraya Bertaud du Chazaud , Vincent Bertaud du Chazaud, Éditions du Moniteur, 2023
Le site de la Cathédrale d’Alger : https://sacrecoeur-alger.org/architecture_fr/