France Villages sinistrés

La fontaine de l’homme sauvage (1560) au milieu des ruines – Fonds Therese Bonney, Bancroft Library

La Reconstruction d’Ammerschwihr

Ammerschwihr était, avant-guerre, une cité viticole prospère de 1500 habitants, au riche passé architectural à une dizaine de kilomètres au nord-ouest de Colmar.

Début décembre 1944, après avoir franchi les Vosges les Alliés vont se heurter à la forte résistance des troupes allemandes. Ce sera la bataille de la Poche de Colmar. 

Du 7 au 18 décembre, une pluie d’obus et de bombes va détruire la presque totalité d’Ammerschwihr et provoquer de nombreuses victimes parmi la population. De violents combats qui se poursuivront aux alentours de la petite cité jusqu’au début du mois de février 1945.   

La Reconstruction d’Ammerschwihr sera confiée à l’architecte strasbourgeois Charles-Gustave Stoskopf. Celui-ci va s’efforcer d’améliorer la circulation intra-muros et d’aérer le tissu urbain tout en recréant une architecture respectueuse de traditions alsacienne.

Une reconstruction donc fortement teintée de régionalisme qui va s’étendre de 1948 à 1956.

L’architecte-en-chef Charles-Gustave Stoskopf va consacrer à la Reconstruction d’Ammerschwihr un long article publié dans la revue Techniques & Architecture en mars 1949. Nous en reproduisons ci-après de larges extraits car ce texte permet de mieux comprendre l’esprit dans lequel l’architecte aborda sa mission.

« Ammerschwihr est une ville de formation très ancienne, bénéficiant d’une situation géographique excellente à l’entrée de la vallée de Kaysersberg, au carrefour des routes allant à Colmar, à Saint-Dié et les provinces de l’Est, à Ribeauvillé, aux Trois Épis et à Labaroche.

La localité est adossée aux contreforts des Vosges. A l’Ouest, les premières maisons, dominées par la Porte Haute, occupent l’entrée d’un vallon formé par le lit d’un ruisseau appelé le Walbach, alors qu’à l’Est, l’agglomération se développe en arc de cercle vers la plaine d’Alsace (…).

La petite ville exerça dans le passé, au même titre que Turckheim, Kaysersberg et Riquewihr, sur tous ceux qui la visitèrent une incomparable séduction. Son passé de ville libre, riche et prospère, membre de la Décapole d’Alsace, lui avait permis de conserver jusqu’à nos jours le caractère des cités fortifiées du 15ème siècle dont nos régions gardent, avec les villes précitées, quelques témoignages intéressants.

Ces attraits, auxquels s’ajoutèrent le charme du paysage, vastes étendues de vignes escaladant les montagnes couronnées de forêts de marronniers et de sapins, firent d’Ammerschwihr un centre touristique de premier ordre (…).

Une longue histoire

 » A Ammerschwihr, les témoignages du Moyen Age et de la Renaissance étaient particulièrement nombreux, les murs d’enceinte, les tours et portes de la ville étaient du 14ème siècle, mais les édifices les plus marquants furent du 16èmesiècle, période où la ville, avant de subir les atteintes de la Guerre de Trente ans, connut une grande ère de prospérité. Puis, la paix revenue après le traité de Westphalie, l’Alsace se trouvant incorporée au Royaume de France, de nombreuses et belles demeures furent construites au 18ème siècle. La ville garda pourtant jusqu’à nos jours un réseau de voies parfaitement typique de la création urbaine du Moyen Age.

Le tracé des circulations intra-muros, que les destructions ne purent effacer, comportait comme ossature un axe Nord-Sud (rue de Colmar et rue des Cigognes) et un axe Est-Ouest (Grand’ Rue) fermés autrefois à chaque extrémité par des tours fortifiées destinées à défendre les quatre entrées de la vile. 

Sur ces deux circulations axiales venaient se greffer des chemins secondaires, dont les plus importants furent parmi ceux allant de l’Ouest à l’Est : la Rivière aux Bains et la rue des Canards ; parmi ceux allant du Nord au Sud: la rue des Seigneurs qui relia la place de l’Homme Sauvage à la place de la Sinn.

Toutes ces voies intérieures comportaient de multiples chicanes, des étranglements, dispositions qui semblent avoir été destinées à « cloisonner », en cas de siège, les quartiers centraux du bourg. Ces tracés, d’une si étonnante fantaisie, permirent de créer, au cours des âges, des tableaux d’une rare qualité.

Chaque paysage en annonçait un autre plus curieux encore et le visiteur amusé allait sans cesse vers de nouvelles découvertes. Chaque place, chaque rue était construite comme un décor de théâtre, comportant une toile de fond fermant l’horizon et, de part et d’autre du spectateur, ‘’côté jardin’’ et ‘’côté cour’’ toutes les autres ressources d’une habile mise en scène.

Sur une telle trame, les constructions s’élevèrent sans aucune contrainte, à peine gênées, semble-t-il, par une distribution parcellaire aux sévères exigences et dont les effets ne cessèrent de s’amplifier au cours des siècles. Répondant à toutes les fantaisies du plan, négligeant le voisinage, les charpentes, chefs-d’œuvre de virtuosité, se dressèrent avec la plus totale liberté.

L’état des destructions (en rouge) 1. Tour des Fripons 2. Fontaine de Stockbrunnen, 3. Place du marché 4. Koifhus 5. Fenêtre à la Rose 6. Maison Frick 7. Maison Mendelé 8. Hôtel de ville 9. Porte Haute 10. Tour Ribeaupierre 11. Place de la Sinn 12. Église St-Martin 

On est tenté de croire que d’un tel ensemble devrait se dégager une impression de désordre, aucun alignement, aucun gabarit n’étant observé. Or, l’œil n’est pas choqué, mais aime au contraire, suivre avec satisfaction, avec amusement même, le jeu des volumes et l’étonnante diversité des formes.

Il est évident que les créations urbaines ainsi conçues comportaient également des aspects moins séduisants. La concentration des populations sur des espaces limités par des ceintures fortifiées (ceintures qui ne pouvaient être desserrées sans inconvénients) entraina de lourdes servitudes qui ne cessèrent de s’intensifier au cours du 19èmesiècle.

La distribution parcellaire, vieille de plusieurs centaines d’années, et dont la trame fut sans cesse retaillée et recousue, avait créé un enchevêtrement inextricable des propriétés.

L’exiguïté des espaces libres, privés ou publiques, engendrait des situations pittoresques mais fréquemment insalubres.

Avant la guerre, les possibilités de transformation ou de modernisation des propriétés bâties étaient devenues, de ce fait, quasiment impossibles. Au début de ce siècle, débordant la limite tracée par les remparts, un quartier nouveau a pris naissance au Sud et à l’Ouest du Vieil Ammerschwihr. Ce ‘’faubourg’’ composé d’une quinzaine de maisons, implantées et construites selon la fantaisie de leurs propriétaires, a le défaut de toutes les agglomérations urbaines, créées sans plan directeur programme. Édifié en ordre ‘’discontinu’’, et échappant ainsi à la propagation des incendies, ces constructions, d’une conception très médiocre, furent les seules à être préservées ».

Dès la fin des hostilités, tout fut mis en oeuvre

« Dès la fin des hostilités, tout fut mis en œuvre pour aider la population. Une vaste cité de baraquements provisoires fut érigée à l’entrée Est de l’agglomération. Un plan d’aménagement et de reconstruction fut immédiatement l’étude. Ce projet, suivi dans les délais les plus rapides d’un projet de redistribution parcellaire, est actuellement en cours d’exécution ». 

Deux jeunes Alsaciennes avec un officier américain dans le village en ruines – Fonds Therese Bonney, Bancroft Library
La cité provisoire – Fonds Therese Bonney, Bancroft Library
Le village en ruines après les premiers déblaiements
Le chemin de fer à voie étroite utilisé pour évacuer les gravats

Le Plan de reconstruction de Charles-Gustave Stoskopf

La route nationale 415 représente la voie d’accès principale permettant de relier Colmar à la vallée de Kaysersberg et de joindre les Vosges. Pour décongestionner le centre-ville et faciliter l’augmentation prévisible de la circulation automobile, Stoskopf proposa plusieurs projets : 

Le premier consistait à créer une déviation laissant la ville loin de la circulation. Il fut rapidement abandonné car l’emprise sur les vignes est trop importante. De plus, cette déviation aurait détourné les touristes du centre-ville ce qui allait à l’encontre de la volonté de redonner à Ammerschwihr sa vocation touristique et gastronomique d’avant-guerre.

Un second projet aurait consisté à d’élargir à 18 mètres le tracé de la nationale en centre-ville au niveau des rues des Cigognes et de Colmar, mais ce projet aurait dénaturé profondément le caractère pittoresque qu’Ammerschwihr souhaitait retrouver.

C’est finalement le troisième projet proposé par Gustave Stoskopf qui fut approuvé et mis en œuvre. Il repose sur trois axes de circulation. Le tracé initial de la nationale en centre-ville est réservé aux véhicules légers. Le trafic lourd Colmar / Kaysersberg et du col du Bonhomme emprunte à l’Est une voie de contournement longeant les anciens remparts et qui va s’appeler la ‘’route des vins’’. Le trafic lourd en provenance de Labaroche à l’Ouest vers Colmar (très utilisés par les grumiers) sera facilité par l’élargissement de la rue du Tir. 

Nouveau Plan-masse adopté : en gras : voies anciennes redressées et élargies – en pointillés : voies et places nouvelles – hachures : zones d’extension. 

L’Intra-muros

Charles-Gustave Stoskopf précise ainsi sa vision de la Reconstruction du centre-ville, prenant en compte les orientations du M.R.U tout en cherchant à recréer l’esthétique d’avant-guerre : « En ce qui concerne la voirie urbaine intra-muros, le projet d’aménagement a prévu la création d’une place publique greffée sur l’axe Nord-Sud. Autour de cette place, comportant comme fond le nouvel Hôtel de Ville, seront édifiées, priorité, les demeures des artisans et des commerçants. Centre de la vie urbaine, lieu de réjouissances populaires, elle comportera, en dehors de surfaces plantées et des emmarchements accédant à la mairie, des espaces réservés au stationnement des voitures.

La création de cette place ne supprimera pas, cependant, la place de la Sinn et la place de l’Homme Sauvage, qui conserveront leur caractère modeste et intime. La rue des Seigneurs, qui les reliait dans le passé, sera par contre largement déplacée vers l’Ouest, afin de pouvoir l’incorporer dans le tracé d’une nouvelle circulation Nord-Sud, reliant le quartier d’extension Nord au quartier d’extension Sud.

Le reste de la voirie ne va pas subir de grandes modifications, hormis quelques légères rectifications visant à améliorer la visibilité et l’élargissement de la Grand-rue et de la rue des cigognes notamment. Le tracé des rues conserve ainsi dans les limites de l’enceinte, la trame ancienne aux mouvements sinueux. Par le maintien de cet ancien cheminement, l’architecte en chef souhaite permettre aux habitants de retrouver à l’avenir les voies familières d’avant-guerre.

« L’expérience des premières maisons édifiées a déjà largement démontré que le groupement de volumes d’importance très variable, s’opère sans difficulté sur des tracés souples comportant des perspectives fermées , alors qu’une voirie aux alignements rectilignes exige la mise en place de volumes plus ordonnés ».

La construction de la maison Kuehn
Les architectes Gustave Stoskopf, à gauche, et Pierre-Jules Haas 
La construction de la maison Meyer, rue des cigognes 
La boulangerie provisoire place de la Sinn
La maison Ehrmann, rue de la rivière aux bains
La Tour des Bourgeois (1535) et la rue de la rivière aux bains
La rue des ponts en pierre
La Tour aux Fripons (1608) à l’entrée Est de la Grand’Rue

Les quartiers extérieurs ‘’hors les murs’’

Par opposition avec les quartiers centraux qui se caractérisent par des construction en ordre continu, les quartiers de compensation prévus situés ‘’hors les murs’’ au Nord et au Sud resteront édifiés en ‘’ordre discontinu’’.  

Des zones ‘’non aedificandi’’ sont par ailleurs instituées afin de dégager les vestiges des remparts et assureront la protection des vignobles, ceinturant de toute part la commune.

Les bâtiments communaux

Le plan de Reconstruction de Charles-Gustave Stoskopf intègre bien évidemment la construction d’une nouvelle maison forestière (1948-1952), d’un Groupe Scolaire comprenant une école de garçons, une école de filles et une école maternelle (1949-1952) ainsi que la construction d’un nouvel Hôtel de Ville (1954-1956) dans l’axe de la Grande place nouvellement créée. 

L’ensemble de ces bâtiments communaux sera construit avec les dommages de guerre mais aussi l’aide généreuse de la Fédération Nationale des Anciens Combattants Prisonniers de Guerre qui, au lendemain de la Libération, avait adopté la commune d’Ammerschwihr. Les habitants d’Ammerschwihr avait en effet dès le début des hostilités et bien qu’étant intégrés au territoire allemand, aidé les prisonniers qui s’étaient échappés des camps outre-Rhin. 

A noter le fait que selon la volonté du préfet, les vertiges de la façade de l’ancienne mairie qui était l’un des plus beaux fleurons de l’architecture Renaissance à Ammerschwihr, seront préservés comme monument commémoratif comme symbole des souffrances de la population. 

La façade de l’ancienne mairie
Le nouvel Hôtel-de-ville, rue des Seigneurs
La construction du nouveau groupe scolaire

Conclusion provisoire

Pour la plupart des touristes, le centre-ville historique d’Ammerschwihr semble probablement aussi authentique, pittoresque et charmant que l’intra-muros de Saint-Malo. A moins d’être un spécialiste, il est difficile en effet de réaliser que cette petite cité viticole au riche passé architectural a été détruite à 85% lors de la Seconde guerre mondiale et reconstruite dans les années qui suivirent. 

L’architecte-en-chef chargé de cette opération, Charles-Gustave Stoskopf, a réussi à conserver une bonne partie du réseau des rues et des ruelles, la couleur des crépis et la pente des toits, des fenêtres cintrées et quelques pans de bois, tout en redressant et en élargissant les rues principales, en aérant le tissu urbain et en offrant à tous les logements les attributs du confort moderne. 

Félicitations donc à celui qui a permis à cette cité d’avoir pu renouer avec sa tradition touristique et gastronomique. Reste, les uns diront que ‘’c’est quand même pas de l’ancien’’ et d’autres, ‘’qu’architecturalement on reste sur sa faim’’. 

JL V

SOURCES :

  • ‘’ Ammerschwihr, de la cité détruite à la ville de demain ‘’, Charles-Gustave Stoskopf, Techniques & Architecture, mars 1949
  • ‘’ La Reconstruction d’Ammerschwihr, et elle renaît de ses cendres 1945-1961 ‘’, Francis Lichtle, Éditions J.D. Reber, 2005
  • ‘’ La reconstruction des villages alsaciens après la Seconde guerre mondiale 1940 – 1958 ‘’, Marie-Noëlle Denis, Paysages, patrimoine et identité, Éditions du CTHS, 2010, https://www.persee.fr/doc/acths_1764-7355_2014_act_135_15_2638
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