
L’hebdomadaire Paris-Match consacra dans son numéro spécial du 16 décembre 1950 un article entier à Aunay-sur-Odon, la « première ville française reconstruite » après la Seconde Guerre mondiale.
Cette bourgade située à 30 kilomètres à l’ouest de Caen fut en effet complètement rasée par l’aviation alliée en juin 1944.
Pour en savoir plus, nous vous invitons à lire notre article sur sa Reconstruction. En attendant, découvrez l’article à la hauteur de la devise de cet hebdomadaire : « le poids de mots, le choc des photos ».
En 1950 il y a encore des miracles. Et comme tous les miracles, ceux-ci sont nés des vertus de Foi et d’Espérance.
Noël 1950, pour les habitants d’Aunay-sur-Odon, sera non seulement une Nativité, mais aussi une renaissance: celle de leur ville qui est la première vile française entièrement rebâtie.
« Aunay-sur-Odon, bourg du département du Calvados, chef-lieu de canton à 32 km. au nord-est de Vire, 142 mètres d’altitude, 1.920 habitants. Fabrique de calicots, filatures, tanneries, commerce de laine, de moutons et de chevaux. »
Cette description d’un dictionnaire de géographie de 1880 est toujours exacte en 1950. Mais cette continuité est le fruit d’un gigantesque effort. Aunay a disparu de la carte de France. En 1944, pas une maison ne restait debout. Elle est, en 1950, la cité la plus neuve, la plus moderne, la plus confortable.
Cette métamorphose est l’œuvre d’un magicien.
L’homme du miracle d’Aunay n’a aucune des qualités extérieures que la foule réclame du héros moderne.
C’est un homme âgé. Il porte barbiche. Ses vêtements sont ceux d’un provincial. Il est méticuleux, méthodique, acharné. Mais les habitants de la radieuse cité neuve savent que c’est à lui, au vieux docteur Lacaine, leur maire depuis un quart de siècle, qu’ils doivent tout.
Reconstruire, aujourd’hui, c’est d’abord remuer d’immenses archives, remplir des imprimés, répondre à des questionnaires, constituer patiemment des dossiers.
Reconstruire, c’est franchir quatre énormes barrages de papier : plan de destruction, plan d’urbanisme, plan de remembrement, plan de reconstruction.
Le docteur Lacaine arriva bon premier dans cette course du porte-plume et du classeur.
Au cours de la conférence qui se tint à Caen pour la distribution des premiers crédits, quand le représentant du gouvernement déclara : « J’ai 200 millions disponibles, qui est prêt? », le docteur Lacaine fut le seul à lever la main.
La reconstruction française repose sur un ensemble de lois extrêmement complexe. Pour se familiariser avec cette législation, le docteur n’hésita pas, à cinquante ans, à passer sa licence de droit, comme un jeune étudiant. Il se présenta aux examens entre un accouchement à la maternité et une visite à l’hôpital dont il est, par surcroit, médecin-chef.
Le docteur Lacaine eut aussi ses moments d’audace. Lorsqu’il présenta au ministre le devis de la reconstruction d’Aunay, l’Excellence, suffoquée, s’exclama : » 2 milliards ? Mais c’est impossible ! – C’est le prix de revient du pont que vous envisagez de construire à Rouen » lui rétorqua le docteur.
Aunay passera avant le pont.

Le docteur Lacaine, maire d’Aunay, pose devant l’arsenal avec lequel il a vaincu les lenteurs de la Reconstruction : des dossiers constitués en un temps record
Il est difficile de lutter contre la volonté du docteur. Derrière ses lunettes, ses yeux bleus de Normand obstiné fixent sans ciller l’interlocuteur, sous les paupières à demi fermées. Le ministre céda. Aunay tenait son miracle. Miracle qui est à la mesure de l’Apocalypse inimaginable qui s’abattit en juin 1944 sur la petite ville et dont on n’a jamais pu connaître les raisons militaires.
La première vague d’avions alliés surgit le dimanche 11 juin. Presque toute la ville était à la messe basse de 9 heures. Ce premier bombardement coupa les routes environnantes sans faire de victimes.
Le lendemain, à l’aube, trois vagues d’avions arrosent la ville même. pendant sept minutes. Des incendies se déclarent. A la nuit tombante le clocher de l’église, illuminé par les flammes, domine un chaos de ruines. Déjà les pillards commencent leur sinistre besogne dans les décombres qui recouvrent des morts.
Le mercredi 14 juin, neuf avions prennent une rue en enfilade et sèment leurs bombes.
La nuit qui vient sera la plus atroce. En quelques heures, Aunay va disparaitre. Voici le récit que fait de la catastrophe l’ancien curé-doyen d’Aunay, l’abbé André Paul :
« A minuit trente, une éblouissante clarté illumine soudain la ville, d’innombrables fusées éclairantes descendent lentement dans le ciel. Personne ne s’y méprend, ces fusées délimitent la zone à bombarder. Alors, pendant trente-cinq minutes interminables, Aunay est pulvérisé. Le communiqué de la R.A.F. citera le chiffre de 6.000 tonnes de bombes. Pas un centimètre carré ne résiste à la destruction.
Dans les abris, dans les chemins creux, les chapelets succèdent aux chapelets. Il n’y a plus de respect humain : tous prient, chacun retrouve dans sa mémoire les prières de son enfance, le prêtre donne l’absolution générale. La minute présente est la dernière. Quand le jour se lève, un désert marque l’emplacement du bourg. Les ruines mêmes ont péri.
Il ne reste plus qu’à dresser un panneau portant cette inscription : Ici fut Aunay. »

6.000 tonnes de bombes (un des plus gigantesques bombardements de la guerre) firent en 1944 d’Aunay-sur-Odon, cette tragique écumoire. Pas un mur n’échappa à cet écrasement dont les raisons relèvent des secrets de la stratégie.
Les « Augnats » sont pourtant revenus. Pendant des années, entassés dans une misérable cité de bois, ils ont vu les ruines se déblayer peu à peu et renaitre, toute blanche, une nouvelle patrie.
Leur maire a exigé de ses administrés deux derniers sacrifices : les premiers logés dans la cité de baraques provisoires furent, en dépit de toutes les récriminations, les fonctionnaires de la reconstruction. Enfin il interdit toute installation individuelle dans la ville nouvelle avant qu’elle ne fût entièrement terminée et évacuée par les ouvriers.
Cette année, à Noël, les petits enfants du nouvel Aunay pourront pour la première fois mettre leurs sabots dans de vraies cheminées.

6 ans après, voici Aunay ressuscité. L’ancien tracé des rues a été respecté dans ses grandes lignes. Mais des jardins et de grands espaces ont été aménagés. L’école (en bas à gauche) donne sur les champs. A fond, la cité provisoire, aujourd’hui abandonnée.

De toutes les constructions d’Aunay-sur-Odon, seul le clocher de la vieille église échappa inexplicablement à l’écrasement par les bombes. Pendant deux ans, il resta debout sur l’immense champ de ruines. Mais il était trop ébranlé par le souffle des bombes pour qu’on pût le conserver.
Le 25 juin 1946, toute la population d’Aunay assista au dernier acte de la mort de l’ancienne ville : le clocher fut abattu à la dynamite.
De la vieille église ne fut sauvée que la grande cloche. Elle a sonné longtemps les offices dans la chapelle provisoire au clocher de bois bâtie dans la cité de baraquements où s’entassaient les survivants.
Elle sera bientôt accrochée au faite du clocher de pierre blanche de la nouvelle église qui, au même emplacement que l’ancienne, s’élèvera au-dessus de la ville la plus neuve de France. Ainsi se réalise la prédiction du curé d’Aunay: « Notre ville renaîtra plus grande et plus belle. Cette terre arrosée de larmes et de sang porte en elle la promesse d’une proche résurrection. » Il prononça ces mots dans son premier sermon après le bombardement.


