France Habitat collectif

Vue aérienne de l’opération Sud des ISAI

Les ISAI d’André Lurçat à Maubeuge

Reconnaissables à l’arrondi en surplomb de leurs étroits balcons et à la généreuse courbure de leurs cages d’escalier, ces immeubles sont devenus emblématiques de la reconstruction de Maubeuge. 

Des immeubles financés par l’État dont la construction va débuter en 1946 sans attendre la fin des opérations de remembrement, face à l’urgence des sinistrés. Des immeubles  qui vont servir à Jean Lurçat, à la fois de banc d’essai techniques de la préfabrication, et de ‘’maisons témoins’’ de façon à convaincre les habitants d’y habiter.

C’est ce que nous invitons à découvrir dans cet article publié dans la revue Techniques et Travaux en 1953.

ICE ou ISAI ?  Ces immeubles de Jean Lurçat sont connus sous l’appellation d’ISAI pour Immeubles Sans Affectation Immédiate. Un dispositif, créé par le Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme à la Libération pour faire face à la pénurie de logements. Sans attendre la fin des procédures de règlement des dommages de guerre et de remembrement des parcelles, l’État a ainsi préfinancé la construction d’immeubles d’habitations sur des terrains disponibles, les logements une fois construits pouvant être, soit attribués à des sinistrés contre des créances de dommages de guerre, soit loués par l’intermédiaire de sociétés d’HLM. Le régime des ISAI a été par la suite remplacé en 1949 par celui des IRP (Immeubles Rationnels Préfinancés), mais pour beaucoup, toutes ces opérations relevaient des Immeubles Collectifs d’État puisque préfinancés par l’État.  

Immeubles Collectifs d’État à Maubeuge (Nord)

Techniques des travaux, mai 1953

Architecte : André LURÇAT, chei de groupe

Ces constructions font partie d’un ensemble en fonction duquel il est indispensable de les considérer, aussi bien pour étudier tel ou tel de leurs aspects. En les édifiant, en effet, André Lurçat, urbaniste et architecte en chef de la ville de Maubeuge, devait tenir compte des divers problèmes posés par la reconstruction de cette ville détruite à 80% en 1940.

Le Plan Directeur 

En établissant le plan général, il s’agissait de décongestionner l’ancienne cité, de définir les nouvelles limites de la ville, de relier le centre aux faubourgs. Enfin, parce que André Lurçat considérait les parties encore existantes des remparts de Vauban comme importantes, il voulait sauvegarde ceux-ci, malgré le désir des habitants qui, voyant en eux un obstacle à l’extension de leur ville, souhaitaient leur démolition.

Tous ces problèmes qui concernaient l’avenir de la cité, comment pouvaient-ils être résolus de façon concrète, c’est-à-dire en tenant compte d‘une part des possibilités financières et techniques de réalisation, d’autre part des désirs des habitants de Maubeuge ?

Comment l’urbaniste pouvait-il en même temps satisfaire la population, et, ce qu’il considérait dès le début de son travail comme de première importance, faire de la reconstruction de la ville dans son ensemble, et de la construction des immeubles d’État (ce qui nous occupent plus particulièrement dans cet article), un banc d’essai de nouvelles méthodes de réalisation qui permettraient d’obtenir économie, rapidité et qualité, tout en montrant aux Maubeugeois le visage futur de leur cité. Comment André Lurçat aborda-t-il ce travail de planification et de reconstruction ?

Au cours d’une série de meetings, au moyen de conversations individuelles, les besoins furent définis, les possibilités de réalisation envisagées. Puis, empruntant toujours ces mêmes moyens de contact avec la population, André Lurçat fit comprendre et accepter par les Maubeugeois les principes généraux sur lesquels il s’appuyait : compréhension de la priorité de l’intérêt général sur l’intérêt particulier, décongestionnement de la ville s’accompagnant d’une moindre densité des constructions, abandon des anciens tracés, adoption du principe, pour la reconstruction, d’îlots et de blocs d’immeubles, respect d’un plan-masse général indiquant l’emplacement et le volume approximatifs de chaque bloc d’immeubles.

Ainsi, en collaboration étroite de l’urbaniste et de la population, le programme et le plan directeur furent établis, adoptés.

Les Obstacles

Au cours de tout ce travail préparatoire, l’urbaniste avait dû surmonter de nombreux obstacles psychologiques, dont le premier (et non le moindre) était la défiance envers les urbanistes. Depuis 1941, en effet, plusieurs s’étaient succédé qui n’avaient apporté aucune solution valable. Par ailleurs, les habitants de Maubeuge ne manquaient pas d’avoir leurs propres points de vue sur la reconstruction de leur cité. Ils considéraient, par exemple, qu’il fallait construire sans plus attendre, et ne plus perdre de temps dans l’établissement de nouveaux plans. Mais le caractère réaliste des propositions du nouvel urbaniste entraîna l’accord des habitants.

Il fut décidé de conserver les fortifications (qui devenaient pour cette ville une richesse touristique) et d’étendre la ville vers le sud, entre l’ancienne ville et la gare, sur une zone de terrain qui avait été avant-guerre un ‘’no man’s land’’ de baraquements et de fossés à demi-comblés. A l’aide de sommes allouées par le Ministère de l’Intérieur, on assainissait cette zone après l’avoir achetée à bon compte à l’Autorité Militaire. La surface de la ville se trouvait ainsi doublée. La route de la Belgique qui traversait les remparts les contournerait désormais. Et la surface définie par l’enceinte ne serait plus consacrée qu’aux magasins, aux théâtre, cinémas, église, avec bien entendu le complément d’habitations nécessaires.

Le Plan de Reconstruction et d’Aménagement avec l’extension de la ville vers le Sud © Architecture d’Aujourd’hui, 1946

C’était là un ensemble de dispositions radicalement nouvelles qui bouleverseraient la structure de Maubeuge. Pour conserver la confiance des habitants, il était important de commencer rapidement les réalisations. Or les opérations de remembrement promettaient d’être longues.

Une circonstance permit de faire démarrer la reconstruction sans trop attendre : le M.R.U. avait décidé d’attribuer aux villes fortement sinistrées, des crédits qui permettraient, en construisant des immeubles d’État, de reloger très vite une partie des sinistrés. Des crédits pour 120 logements furent attribués à Maubeuge. L’urbaniste saisit l’occasion. 66 logements (ce qui nous occupent) furent réalisés au sud, sur les terrains décrits plus haut. Par cela même, l’urbaniste démontrait dès le départ quelles étaient ses intentions : décentraliser la ville, procéder immédiatement à la reconstruction d’après les principes acceptés. Double opération d’ordre psychologique et technique. 

Le Plan-masse de l’opération Sud
Le Plan-masse de l’ensemble de l’opération
Plan du rez-de-chaussée d’un Bloc A
Plan du rez-de-chaussée d’un Bloc B

 La réalisation. Les techniques nouvelles

Comme cela procéda-t-il ? Il fallait, nous l’avons dit, mettre au point les méthodes de réalisation, qui permettraient d’obtenir économie et rapidité, sans nuire à la qualité ni à l’unité architecturale des bâtiments à exécuter. Les premières constructions se présentaient sous la forme d’un îlot, le principe de construire par îlots comprenant un certain nombre d’immeubles avait été adopté auparavant. 

Les chantiers se trouvant ainsi groupés, il était possible de mieux utiliser la main d’œuvre, de faciliter les approvisionnements, d’utiliser de moyens mécaniques. Une plus grande rapidité d’exécution et une économie sur le prix de revient seraient obtenues. Cette façon rationnelle de concevoir la construction fit avoir à cette époque une priorité exceptionnelle dans l’autorisation de construire et l’attribution de crédits pour ces constructions d’État.

Il fallait donc rompre avec les méthodes artisanales, et progressivement, introduire des méthodes d’industrialisation. Cela ne pouvait pas se faire brutalement, très peu d’efforts ayant été faits en France dans ce sens. Il fallait créer des standards, les faire fabriquer, former la main d’œuvre qui les emploierait. André Lurçat profita de cette occasion pour mettre au point les techniques nouvelles. De petits éléments, simples de structure, de fabrication facile et qui se trouvaient en grand nombre dans chaque immeuble furent choisis. Le choix se fixa sur : portes, fenêtres, placards, corniches, cadres de baies, bloc d’évier. Ce fut la construction de ces immeubles d’État qui permit de fixer les normes de ces éléments. Ainsi trois type de portes, sept types de fenêtres existent dans la ville.

Par exemple, comment fixa-t-on les dimensions, divisions, modes d’ouverture des fenêtres ? L’éléments de base choisi fut la fenêtre carrée. Sa hauteur fut fixée en déduisant de la hauteur des pièces l’allège réglementaire et une retombée pour linteau et volet roulant. En la divisant par deux on obtenait la fenêtre à un élément, et par juxtaposition de ces éléments des fenêtres plus larges ; en supprimant l’allège, la hauteur de l’élément augmentant, on obtenait les portes-fenêtres de la même façon. Ainsi quatre types de fenêtres et trois types de portes furent mis au point. André Lurçat collabora avec les industriels pour l’étude de ces standards. Les difficultés, bien entendu, ne manquèrent pas, et il fallut recommencer de nombreuses fois avant d’arriver au résultat. Cette méthode permit de déterminer avec précision ce qui était réalisable en tenant compte de l’économie indispensable ; le bloc évier, par exemple, fut ensuite écarté, il n’était pas avantageux d’industrialiser sa fabrication. 

La préfabrication de fenêtres métalliques entraîna celle des cadres de baies. Exécutées sur le chantier, en béton vibré, dans des moules, le gabarit des fenêtres pouvait être respecté au millimètre. Si la hauteur des fenêtres dépend de la hauteur des étages, celle-ci fut établie, compte tenu des directives ministérielles, en partant du nombre de marches convenable pour passer de sol à sol. Dix-huit marches de seize fixèrent cette hauteur ; en même temps l’escalier type était défini dans ses dimensions. Par la suite, on pouvait envisager sa fabrication en étant assuré qu’elle n’entrainerait pas de modifications dans les standards déjà réalisés.

Toutes ces mesures techniques furent éprouvées durant la réalisation de ces 66 logements d’État, et appliquées dans tout Maubeuge, et même à Saint-Denis (autres importants chantiers d’André Lurçat) où les escaliers sont maintenant préfabriqués. 

On voit ainsi la place importante que prit la réalisation de ces constructions d’État en répondant à un deuxième faisceau de nécessités : mettre au point les techniques, en vue d’obtenir économie et rapidité. 

L’aspect architectural

Avant de conclure, il est nécessaire d’aborder l’aspect architectural de ces constructions. De chaque nécessité sont issus une forme, un moyen d’expression, un élément d’unité et d’harmonie. Par exemple, l’établissement des types de fenêtres en partant de la fenêtre carrée a donné une série d’ouvertures aux dimensions harmonieusement liées, et en nombre suffisamment grand, pour permettre aux architectes qui les emploieraient de les combiner de multiples façons, suivant leur goût et les problèmes posés. 

Il est également intéressant de souligner la logique serrée qui, partant d’obligations techniques et humaines, conduit à la définition dimensionnelles de l’ensemble des éléments de l’habitation. Cette cohérence profonde, cette densité des liaisons entre tous les aspects de l’architecture ne proviennent pas d’idées préconçues, d’un système préétabli. Elles viennent tout au contraire du fait que la réponse modeste et tenace à chaque nécessité clairement perçue, mise à jour concrètement (voir l’établissement du plan directeur) saisie dans sa réalité et non définie à l’avance en vue de faciliter l’application d’un système, ne peut pas ne pas entraîner dans le domaine des formes une profonde cohérence. 

En dernière analyse, soulignons que la réussite, tant pratique que plastique d’un bâtiment ou d’un ensemble de bâtiments, dépend de la capacité du créateur à poser nettement les problèmes concrets, de satisfaire les fonctions. C’est à mon avis parce qu’il a sur parfaitement faire face à ces difficultés primordiales que André Lurçat a pu établir un plan au XXème siècle, qui s’intègre tout naturellement au plan de Vauban, datant du XVIIème siècle. 

Conclusion 

 Malgré la différence entre problèmes posés, qu’à trois siècles d’intervalle ces deux hommes résolurent, le caractère français des méthodes employées, logiques, réalistes et humaines, se traduit dans le caractère français des formes. Ainsi se trouve obtenue l’unité nécessaire entre l’ancienne et la nouvelle cité. 

Serge LANA, Architecte

Sources :
‘’ Groupe d’habitations à Maubeuge ‘’, L’Architecture d’Aujourd’hui, septembre 1946
‘’ La reconstruction de Maubeuge ‘’, Techniques & Architecture, novembre 1953
‘’ Immeubles Collectifs Préfinancés, Maubeuge (Nord) ‘’, Techniques des travaux, mai 1953